Les deux concerts consacrés par l’Orchestre de Paris à la Missa solemnis de Beethoven ont fait salle comble à la Philharmonie et ont reçus un accueil particulièrement enthousiaste du public. L’œuvre avait été présentée, dans cette même salle, en avril 2024 dans une belle interprétation du Cercle de l’Harmonie, dirigé par Jérémie Rohrer, formation qui aborde le répertoire du XVIIIème et XIXème siècle avec des instruments d’époque. C’est donc, sans doute, ce type de formation qui avait créé l’œuvre. Les musicologues Brigitte et Jean Massin ont insisté, à ce sujet, sur le fait que Beethoven, toujours insatisfait, était toujours à l’aguet des innovations concernant les factures d’instruments (notamment le piano) afin d’en augmenter les possibilités expressives. Ils ajoutaient que « Richard Wagner estimait que l’orchestration de la 9e symphonie dépassait vraiment les possibilités des instruments du début du XIXème siècle ». Les grands orchestres symphoniques d’Autriche et d’Allemagne au début du XXème correspondraient-ils donc d’avantage à ce que recherchait Beethoven ? On peut l’imaginer! Dans le public, la plupart des mélomanes qui ont découvert la Missa Solemnis grâce à ces ensembles dirigés par d’éminents chefs tels que Klemperer, Karajan ou Karl Böhm, attendaient avec impatience l’interprétation de l’Orchestre de Paris qui ne l’avait pas jouée depuis 2008. Ce 29 janvier, le spectacle était saisissant à l’arrivée de l’imposante formation et du chœur au grand complet dont les pupitres de ténors et de basses avaient dû être placés sur le balcon réservé d’ordinaire au public.
© Mathias Benguigui
Le jeune chef Klaus Mäkelë très à l’écoute de ses musiciens et aimé du public, notamment pour son investissement, sa fougue et sa sympathie, dirige le prélude du Kyrie et l’entrée du chœur avec la gravité et la lenteur requise et aussi une certaine retenue. Par contre, dès l’introduction énergique du Gloria, il nous entraîne avec fougue dans cet hymne à l’humanité, dans cette foi en son combat pour conquérir la liberté et la joie au sens le plus noble du terme. C’est dans le Gratias agimus tibi que se détache le merveilleux quatuor vocal qui sera si émouvant toute la soirée. Un quatuor de grandes voix, aussi homogène qu’un ensemble de musique de chambre, qui nous va droit au cœur. La soprano Chen Reiss, que Jérémie Rohrer avait déjà engagée à la Philharmonie, est sublime. Sa voix possède un timbre chaleureux et peut passer de la douceur aux suraigus vaillants sans jamais perdre cette couleur magnifique. Quelle égalité sur toute la tessiture ! Et c’est le cas de tous les chanteurs. La voix de la mezzo Wiebke Lehmkulh qu’on a pu entendre déjà à Paris, notamment dans le rôle d’Erda de la Tétralogie de Wagner, se marie à merveille avec elle tout comme avec celle du ténor Andrew Staple capable de tant de couleurs, aux aigus brillants, tantôt héroïques et tantôt filés jusqu’aux piani les plus subtils. Son intervention dans le déchirant Et homo factus est du Credo est bouleversante. L’engagement et la puissance du chœur sont impressionnants tout au long du concert et particulièrement ici dans la fugue Et vitam et l’Amen final martelé avec force. Dans le Benedictus du Sanctus qui suit, c’est la voix de la soprano qui domine le quatuor dans de longues phrases au aigus lumineux. C’est alors que s’élève le chant particulièrement poignant du violon interprété avec un lyrisme puissant par Sarah Nemtanu, nommée premier violon de l’orchestre le 1er janvier dernier. Son solo, tel un message de paix, parcourt toute la fin du Sanctus. Quant au baryton Gerald Finley, qu’on ne présente plus, sa voix large et profonde s’épanouit vraiment au début de l’Agnus Dei avec une largeur et un dramatisme inhabituels donnant plus de force encore au recueillement qui suit et surtout au mot Pacem scandé énergiquement par le chœur jusqu’à la fin, sous la direction vigoureuse de Mäkelë, tel un appel déterminé à l’humanité tout entière. Et le message est fort par les temps qui courent! L’émotion était palpable dans le public qui s’est levé pour faire un triomphe à l’orchestre et aux chanteurs.


