Elle venait d'avoir 18 ans

La Bohème - Strasbourg

Par Sylvain Angonin | dim 23 Octobre 2011 | Imprimer
 
 Le chef d'orchestre Stefano Ranzani et le metteur en scène Robert Carsen ont fait preuve de minutie et d'audace pour donner vie à une œuvre que l'on ne présente plus. Créée il y a 18 ans, la mise en scène, reprise ici par Frans de Haas, est saisissante.
Au lever du rideau, les artistes présents tentent de se réchauffer dans un petit espace au centre de la scène entouré par ce qu'on pourrait appeler le néant artistique symbolisé par des feuilles blanches immaculées. Tel le radeau de la méduse, c'est au cœur de ce petit périmètre recouvert d'un mobilier rustique que les protagonistes vont évoluer. Si l'on reproche à de nombreuses mises en scène de représenter une mansarde s'étalant sur la scène alors que la pièce est censée être exiguë, ce décor résout la question de la crédibilité de l'intrigue.
Le deuxième tableau s'enchaîne très rapidement. À l’aide de trappes, une foule remplit en quelques secondes l'espace lunaire qui se transforme. Des pianos, des lits, des chaises, des tables se confondent avec le mobilier de la mansarde sous une lumière ocre qui complète le décor. Exit le réalisme du café Momus. Le metteur en scène rejette l'idée d'un restaurant bourgeois au bénéfice d'une sorte de salon artistique, recréant l'effervescence des années 1900. Musetta interprétée par Agnieska Slawinska fait preuve d'une sensualité brûlante. Durant l'air « Quando me'n vo' », La soprano dénude le torse des hommes qui la contemplent et qui s'abandonnent au désir. Au fur et à mesure que la mélodie dévoile son érotisme, les corps s'enlacent, se dénudent sous une lumière rouge velours qui éclaire la scène. Sans vulgarité aucune, l’illustration du désir qui enflamme Musetta et Marcello est un coup de génie. Le troisième tableau dont le décor et les couleurs peuvent faire penser à l'esthétique de Tim Burton annonce cette fin inévitable du quatrième tableau. On y retrouve la petite mansarde plus épurée et cette fois-ci entourée de jonquilles. Le printemps est là, les lumières sont chaleureuses est c'est pourtant une légère ombre qui va emporter Mimi. Lorsque Rodolfo s'aperçoit de sa mort, les quatre autres protagonistes se séparent partant chacun vers un angle de la scène en quête d'une nouvelle vie. La vie adulte.
Du début à la fin, on admire la précision du jeu d'acteur qui nous réserve quelques surprises. Outre la scène de foule qui s'organise et se fluidifie à l'aide du chorégraphe Michael Popper, l'idée de montrer Mimi se levant et rejoignant Rodolfo assis à sa table durant le « Sono Andato » est d'une grande justesse.
 
Cette production dispose de pas mal d’atouts pour être mémorable, mais peut-être aurait-il fallu réunir une distribution plus mature à commencer par le duo Rodolfo/Mimi interprété par Enrique Ferrer et Virginia Tola. Parfois trop retenue, la voix du poète peine à se déployer. Les notes sont là mais demeurent fragiles ce qui affadit quelque peu l’intensité dramatique du rôle. Même constat pour la petite brodeuse qui a du mal à prendre ses marques. « Mi chiamano Mimi » manque de rondeur et le timbre légèrement acidulé de la soprano lui retire de sa volupté. Thomas Oliemans et Agnieska Slawinska dans les rôles de Marcello et Musetta adoptent un jeu plus convaincant. Cette dernière respecte toutes les nuances vocales du rôle. Piquante dans les aigus, sensuelle dans le médium, elle campe une lorette musicalement envoûtante. Doté d’une technique solide et d’un timbre chaleureux, le baryton gagne en assurance au cours de la représentation. Schaunard et Colline interprétés par Yuriy Tsiple et Dimitri Pkhaladze complètent la bande avec brio.
L’orchestre dirigé par Stefano Ranzani répond aux attentes les plus exigeantes. Précis et équilibré, il déploie les nuances d’une partition luxuriante. Soucieux d’inscrire l’œuvre dans la modernité, le chef d'orchestre choisit un tempo plus rapide que celui indiqué par la partition. Ce parti pris met en relief les couleurs et l’expression d’une musique qui n‘est pas la moindre des qualités de la représentation.
 
 

 

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