En noir et blanc

Cardillac - Vienne (Staatsoper)

Par Maximilien Hondermarck | dim 17 Octobre 2010 | Imprimer
 
Créé en 1926 à Dresde, entré au répertoire de l’Opéra de Vienne l’année suivante, Cardillac est de ces (rares) œuvres du XXe siècle à la postérité plutôt heureuse. La création en fut assez houleuse pour assurer la publicité. Reprise à travers toute l’Allemagne et l’Autriche (trois mises en scène ont précédées à Vienne cette nouvelle production : 1927, 1964, 1994), l’œuvre connut une belle carrière en Angleterre et aux Etats-Unis… Et l’on comprend aisément ce succès : avec Cardillac, (comme avec son autre œuvre majeure : Mathis der Maler), Hindemith propose une intrigue condensée, à la structure presque classique – on devine airs, duos, trios –, et dont la musique refuse le dodécaphonisme absolu. Ses détracteurs les plus modernes le qualifiaient de « néoclassique » : c’était faux. La partition est souvent fort intéressante ; et Hindemith introduit quelque chose de tout à fait nouveau dans l’opéra de son temps, qu’il résume dans son concept de musique utilitaire (« Gebrauchsmusik »). Le sentiment ou l’émotion ne doivent plus être au cœur de l’écriture musicale : le drame se suffit à lui-même, il passe sur les personnages sans les atteindre.
 
Il est donc en un sens paradoxal que le cinéma expressionniste allemand (par ailleurs contemporain de l’ouvrage) ait servi de point de départ à la mise en scène de Sven-Eric Bechtolf. Transformé en M le maudit, l’orfèvre du roi Cardillac (qui aime tellement ses œuvres qu’il n’hésite pas à tuer ceux qui oseraient les lui acheter) évolue dans un Paris abstrait de noir et de blanc, et y croise pêle-mêle un Nosferatu plus vrai que nature, les héros de L’aurore de Murnau, et dans un autre style quelques membres de la Famille Adams. Mais ce choix d’un expressionisme qu’exécrait Hindemith se révèle finalement judicieux. En signifiant à quel point chacun des protagonistes est figé dans un rôle, adoptant des postures cinématographiques outrancières et stéréotypées, la mise en scène réussit à montrer le caractère profondément déshumanisé et pessimiste de l’œuvre. Une prouesse ! A l’heure de la mort, c’est à ses bijoux et à eux seulement que vont les pensées de Cardillac.
 
Difficile dans ce cadre pour les chanteurs de montrer leurs qualités propres. Hindemith pense tout de même à son public, et concède à la noirceur de l’ensemble deux interventions féminines lumineuses. Celle de la « dame » d’abord (Cardillac mis à part, aucun rôle n’est explicitement nommé), qui livre un superbe solo au premier acte. La très wagnérienne et tragique Ildiko Raimondi s’en accommode parfaitement, avec tout ce qu’il faut de candeur, voire de naïveté dans ce court rôle. Juliane Banse se hisse au même niveau dans le rôle difficile de la fille de Cardillac. Tiraillée entre son amour du père et son engagement auprès de l’officier, elle évolue sur scène comme une bête apeurée. La voix, éthérée, gracile – mais parfaitement soutenue – exprime à merveille les contradictions du personnage.
 
Chez les hommes, Juha Uusitalo s’essoufle en deuxième partie de spectacle. Il faut dire que la partition est tout sauf clémente pour le rôle-titre : les phrases sont longues, les pauses rares, les monologues nombreux. On aurait également aimé un peu plus de cynisme dans la construction de son personnage : attendons d’entendre son prochain Wotan dans le Ring ici-même – ou bien dans Siegfried à Paris – pour un jugement plus formel. Les deux prétendants, l’officier et le cavalier, sont solidement assumés, respectivement par le très ovationné Herbert Lippert et par le non moins méritant Matthias Klink.
 
La formation relativement restreinte exigée par Hindemith est emmenée d’une main ferme par le nouveau « Generalmusikdirektor » de la maison, Franz Welser-Möst, que l’on avait déjà vu à son aise dans un très beau Tannhaüser en début de saison. La densité extrême de la partition est parfaitement rendue, avec une belle précision (parfois presque chirurgicale). La pantomime de l’acte I permet au flûtiste de réaliser ses fugues les plus réussies. Outre la qualité des interventions solistes dans cet orchestre, saluons les mérites du chœur : figurant la foule de Paris dans ce qu’elle a de plus terrifiant, il est le dernier acteur de ce drame des années 20 en noir et blanc.
 
Maximilien Hondermarck
 

 

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