Ensemble, c'est tout

Cosi Fan Tutte - Paris (TCE)

Par Lionel Rouart | lun 28 Septembre 2009 | Imprimer
À travers sa discographie foisonnante et à travers son histoire, Così s’est taillé le costume d’un opéra pour colosses. Chefs, orchestres et chanteurs – tous - ont tâché d’imposer à cette oeuvre leur rayonnement au dépend, parfois, du rayonnement collectif, de l’oeuvre elle-même. Rien dans la partition – ou si peu, en définitive - n’invite au one man show; tout juste Fiordiligi s’offre-t-elle le luxe d’une crise d’hystérie persillée d’anathème, tout juste a-t-elle le droit de s’abandonner, enfin, à son état de terrienne, mais de tous les personnages, peut-être est elle la seule à pouvoir vraiment s’exprimer, déléguée syndical d’une galerie de portraits que seule la structure phalanstèrique de la partition inspire. Que dire alors des monstres qui ont saisi ces portées de leurs mains puissantes et qui d’une jeune fille de quinze ans ont fait une furieuse teutonne ou d’un jeune patricien on fait un viennois guttural ? CosÌ galerie de portraits ou Così œuvre d’école, où s’écoulent l’humilité et le goût du scoutisme, Rhorer tranche et s’entoure d’une jeune équipe où l’égo semble être proscrit.
 
Voilà bien deux ans que tout le monde crie au génie dès qu’il s’agit de Jérémie Rhorer. Voilà bien deux ans, aussi, que Jérémie Rhorer s’impose, petit à petit, comme le futur leader de la vie musicale française, revenant – baroqueux - au Mozart soyeux de notre jeunesse, faisant fi des scories et des contrebasses explosives, du budello crissant et des archets contondants. Car la sonorité du Cercle est unique tant elle trouve admirablement la balance entre les deux histoires de la musique, celle du dogme et celle de la tradition, comme un trait d’union entre Harnoncourt et Jochum, entre Jacobs et Mitropulos. Et quand d’aventure son Cercle l’abandonne, comme dans l’ouverture où les vents se liquéfient, on retient l’intelligence d’une lecture architecturale, où la structure l’emporte toujours sur les matériaux luxueux.
 
Voilà l’homme face à son équipe. Tous sont jeunes. Tous devraient se limiter à l’oratorio, tant leurs souliers vernis s’avancent timidement en territoire de drame et de passions. Alexandra Coku n’a rien d’une Fiordiligi : il lui manque la fureur, l’emportement, le poids, les griffes. Et pourtant elle s’impose comme l’une des plus belle Fiordiligi que Paris ait entendu depuis Susan Chilcott, car ce qui lui manque en hargne, elle le compense en douceur ; car là où on attend des cris, elle chante ; là où on attend un grave poitriné et impérieux, elle assoit sa phrase sur une ligne mesurée et belle. Victoire de la musique sur la tradition, victoire – aussi - de l’intelligence sur l’habitude. Benjamin Bruns est un évangéliste, c’est aussi un liedersanger, on ne l’imagine que très mal sur une scène d’opéra, dans un costume autre que son frac et le voilà qui rappelle à Ferrando qu’il est musicien et rien d’autre. Sur scène s’ébat un jeune homme qui prend, lui aussi, l’histoire à contre pied et rappelle, fermement, que point trop n’en faut, que tout ici peut n’être que réserve et beauté.
 
Face à eux, Andreas Wolf et Renata Pokupic ne jouent pas les révolutionnaires car ils ont purement et simplement les moyens idéaux de leurs rôles, jusque dans leurs physiques juvéniles et crédibles. Elle est belle et intelligente, emballant ses deux airs avec une science définitive, lui est sûr de son Mozart, comme il est sûr de son da Ponte, et maîtrise le rôle ingrat de Guglielmo en n’y mettant ni trop ni trop peu. L’art de l’équilibre. Et les deux stars ? Les deux conspirateurs, ceux qui généralement récoltent tous les lauriers ? On les sent un peu mal à l’aise de s’attaquer à de si beaux petits, on sent même l’Alfonso de Simone Alberghini peu convaincu par sa mission car peut-être sait-il qu’effectivement toutes les femmes sont des chiennes et que tous les hommes sont des cuistres mais qu’en fin de compte il est plus poétique d’aimer lestement que de détruire savamment. Despina - Claire Debono -, elle, fait son show, presque en parallèle de l’intrigue, plus mijaurée que conspiratrice, se lavant les mains d’une intrigue qui ne la concerne que très peu et promenant sa belle voix comme on fait pisser le chien contre les mûrs d’un palais.
 
Et donc voilà Rhorer, capitaine de sa barque, qui rappelle au public que le quintette « Discrivermi ogni giorno » vaut tous les airs de la terre, qui termine sa représentation en ayant montré à tous ce que c’est que de penser une partition, du début à la fin, ce qui c’est que de réunir des chanteurs autour d’un projet, ce que c’est que de faire de la musique ensemble. Et nous, peut-être, nous sommes nous souvenus du plaisir d’être les témoins d’un tel travail.
 

 

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