Et vous serez contents…

Amadis - Massy

Par Jean-Marcel Humbert | sam 06 Février 2010 | Imprimer
« Et vous serez contents… », ainsi se termine cet opéra qui marque chez Lully le véritable renouveau d’un genre, au point que Philippe Beaussant le considère comme « l’anti-Atys ». Dans cette œuvre conçue sur une base de vraisemblance théâtrale et psychologique, on ne trouve en effet ni Olympe inaccessible, ni héroïsme tragique, ni mort rédemptrice. Car cette tragédie lyrique, qui n’avait jamais été reprise depuis 1771, et qui a été recréée fin janvier en Avignon, nous transporte dans l’univers chevaleresque médiéval revu par la fin du XVIIe siècle. Le pari n’était pas simple de faire revivre aujourd’hui le roman fleuve Amadis de Gaule, tiré d’un roman médiéval portugais peuplé de bons génies et de dangereux magiciens, mais l’adaptation de Quinault prouve son efficacité et sa modernité.
 
Le metteur en scène Olivier Bénézech ne s’y est pas trompé, et annonce d’emblée ses choix : « Loin de nous l’idée d’en faire un objet de luxe historique inaccessible : ainsi allons-nous ignorer les vains fantasmes de la reconstitution. Aujourd’hui, le roman (24 volumes) serait un feuilleton télévisé en cinq saisons. Sans faire appel aux nouvelles conventions du genre « tendance » (la tragédie lyrique habillée en robe de cocktail 1950 nous fatigue), nous nous inspirons du traitement avec lequel les créateurs actuels de BD revisitent le passé. Un livre d’images destiné à perdre le spectateur d’aujourd’hui au milieu d’illusions sans cesse renouvelées ».
 
Ainsi, tout est dit : sans aller jusqu’à Enki Bilal, nous aurons droit à des oreilles en pointe prêtées par Spock à Arcabonne et Arcalaüs, et à certaines coupes de cheveux ébouriffantes sorties tout droit du grand coiffeur international Cage de Faraday. Peut-être, tout au plus, le décalage avec les danseurs et les choristes, tout de blanc vêtus avec leurs têtes et coiffures actuelles de tous les jours, peut-il faire un peu regretter que le même traitement ne leur ait pas été appliqué. Mais en tous cas, le pari est gagné, car le jeune public présent dans la salle, yeux écarquillés et bouche close, semble s’y retrouver parfaitement et en tous cas ne paraît pas s’y ennuyer un seul instant.
 
Et tout cela donne, avec des praticables simples, des projections sobres et des costumes travaillés et colorés évoquant le Grand Siècle, un spectacle de toute beauté, vraiment envoûtant. La mise en scène, peut-être un peu répétitive au niveau des entrées côté jardin, reste fluide et très lisible, et la mise en espace claire et suggestive sous des éclairages parfois un peu trop froids. D’aucuns diront que le décalage est un peu trop grand entre le jeu de certains acteurs s’essayant avec plus ou moins de bonheur à la gestuelle baroque, et d’autres jouant un peu trop genre « boulevard du Crime ». Mais c’est peut-être de là que vient l’impression de liberté que donne le spectacle, qui s’échappe ainsi des carcans trop stricts de la reconstitution historique.
 
La qualité de la chorégraphie et des jeunes danseurs est pour beaucoup dans la réussite de l’ensemble. Françoise Denieau a parfaitement réussi à entraîner tout son monde à des techniques différentes, à une autre manière de penser et de s’exprimer : « C’est une danse qui n’est pas sur la démonstration comme la danse classique, on est sur un autre chemin, un autre esprit. Il faut rechercher non pas l’exécution, mais la manière de s’exister » souligne-t-elle. Le ballet des squelettes (esprits infernaux) reste un grand moment de théâtre.
 
Quant à la partie musicale, elle est tout simplement exemplaire. L’orchestre d’instruments anciens sonne toujours juste – ce qui montre que c’est possible – sous la baguette à la fois précise et inspirée d’Olivier Schneebeli. Le plateau de jeunes chanteurs, dont certains sont déjà des vedettes confirmées, est en tout point remarquable et tous les noms méritent d’être cités à égalité. Cyril Auvity chante et joue avec beaucoup de naturel et de retenue le rôle titre. Le style est parfait, la voix est claire et puissante, même si elle accuse un peu de fatigue en fin de spectacle. Edwin Crossley-Mercer (Florestan), au fort baryton, paraît moins à l’aise dans ce répertoire dont il ne maîtrise pas toujours toutes les nuances. Katia Velletaz, au-delà d’une prestation vocale de très bon niveau, donne à Oriane, grâce à sa vraie nature de comédienne, une existence dramatique convaincante ; elle semble toutefois avoir du mal à assumer sur toute la durée de la représentation une unité de style musical. La mezzo Dagmar Šašková, qui semble parfaitement dans son élément arrive également à rendre intéressant le rôle de Corisande. Isabelle Druet est fort impressionnante, tant vocalement que scéniquement, en Arcabonne ; sa voix chaude à la projection parfaite est tout à fait adaptée à ce rôle de magicienne. Alain Buet, en Arcalaüs, est peut-être de toute la distribution, celui auquel Lully semble le plus naturel. Hjördis Thébault est une délicieuse Urgonde dont le profil correspond au rôle, et que l’on regrette de ne pas voir plus longuement. Enfin, on découvre en Arnaud Richard une grande nature théâtrale, même si son style vocal et théâtral (mais sans doute est-ce une volonté du metteur en scène), peut sembler en décalage par rapport à celui des autres personnages ; il n’en assure pas moins certains des moments les plus réussis de la représentation. Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles sont également à un niveau d’excellence, tant en ce qui concerne la musicalité que la qualité de la prononciation, et quelques voix de demain s’y distinguent déjà.
 
Disons-le tout net, il s’agit là d’un des spectacles les plus accomplis, digne des plus grands théâtres, jamais présentés à Massy, et qui mériterait de partir en tournée et de bénéficier d’une captation vidéo. À ne pas manquer.
 
 

 

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