Eve-Maud Hubeaux, l'Isabella du Belvedere

32e International Hans Gabor Belvedere Singing Competition - Amsterdam

Par Christophe Rizoud | sam 06 Juillet 2013 | Imprimer
 
Assister à la finale d'un concours de chant sans avoir suivi les épreuves préliminaires, c'est comme prendre un film en cours de route. La décision du jury peut parfois surprendre celui qui n'a pas vu au fil des sélections se dessiner peu à peu la personnalité des chanteurs en lice. Se faire une idée de la valeur des candidats à partir de l'interprétation d'un seul air demeure sujet à caution. Aussi nous ne remettrons pas en cause la décision du jury de l'International Hans Gabor Belvedere competition, composé de directeurs artistiques d'illustres maisons d'opéra qui, à l'issue du concert final, ont décerné le premier prix à Dong-Hwan Lee. Le choix de ce baryton coréen de 32 ans a pourtant de quoi surprendre. Faut-il voir dans la façon dont il envoie l'air du toréador, extrait de Carmen, une lecture au second degré ? Tout parait outré dans la manière dont il présente Escamillo : l'accent, le geste, l'attitude - le menton levé, le torse bombé, la veste qu'il déboutonne dans le feu de l'action, les œillades suggestives. Le public s'esclaffe puis applaudit. Le français est intelligible mais certains appuis ou erreurs de prononciation montrent que le baryton ne comprend pas grand-chose à ce qu'il chante. L'arène est plein de sons (et non de sang). Bref, nous n'en aurions pas fait notre lauréat (et d'ailleurs il est révélateur que lors du vote du jury de la presse internationale, dont nous faisions partie, il n'ait été distingué que par un seul des seize membres). Saluons cependant la bravoure, l'engagement, le tempérament et la beauté sombre d'une voix longue qui, mieux guidée, devrait faire parler d'elle.
Il faut dire que la compétition pousse à l'histrionisme. Les treize candidats ont inévitablement tendance à en rajouter pour mieux marquer les esprits le temps de l'unique air qui leur est imparti. Ainsi, Boikhutso Owen Metsileng, qui multiplie les effets dans « Largo al Factotum » au risque de lasser ou Kresimir Strazanac qui défigure Lindorf à force de le vouloir diabolique.
Autre écueil du système : la tentation de choisir une aria spectaculaire, fût-elle au-delà des capacités de l'interprète. Paulo Augusto Lopes Paolillo est un ténor lyrique léger au timbre caressant et à la ligne soignée. Mozart, Donizetti semblent aujourd'hui les mieux à même de le servir mais Puccini ? En chantant « Che gelida manina », il se prend non seulement les pieds dans l'aigu mais compromet un potentiel qu'il serait dommage de gaspiller. Roman Burdenko ose un « Eri tu » hors de sa portée - le chant s'effiloche sous la tension - qu'il défend avec suffisamment de vaillance pour recevoir le deuxième prix. La tactique peut donc s'avérer payante. Rheinald Moagi a-t-il les moyens de prétendre aujourd'hui à Hoffman ? Le rôle est meurtrier, ne serait-ce que par sa longueur. Mais le ténor a de l'énergie et du talent à revendre. Il sait habilement faire claudiquer Kleinzach. L'envolée lyrique au cœur de la chanson le montre moins éloquent. Cependant, l'impression positive demeure. Il reçoit le troisième prix ainsi que ceux de la presse et du public. Pourtant, la plastique du timbre, la souplesse que l'on devine derrière l'aisance, la hauteur d'émission semblent le prédisposer à d'autres rôles que ceux qu'il annonce étudier dans son curriculum vitae. Hoffmann, Rodolfo (La Bohème) et même Bacchus (Ariadne auf Naxos) : est-ce bien raisonnable ? Le récompenser, n'est-ce pas l'encourager à poursuivre dans ce qui nous semble une mauvaise voie ?
 
D'un autre côté, se montrer trop sage dans ses choix n'est pas recommandé. Chrystal E. Williams avec la Habanera, Rebecca Jo Loeb avec la lamentation de Didon (Purcell), deux airs peu exigeants vocalement, n'ont pas assez à démontrer pour s'inscrire au palmarès.
Rester trop sur la réserve n'est pas plus rentable. Oleg Budarackii propose une aria du catalogue dont il y a peu à redire. L'expression est juste, le grain subtil, le souffle long mais les bras collés le long du corps viennent contredire le propos. Un peu plus d'extraversion lui aurait été sans doute profitable.
Le juste équilibre, on l'a compris, est difficile à trouver. Il nous a paru pratiquement atteint par Eve-Maud Hubeaux. « Cruda sorte », l'air que la mezzo-soprano suisse a choisi d'interpréter, est suffisamment périlleux pour retenir l'attention. Isabella offre davantage à exposer que La Mère et la Tasse chinoise de L'enfant et les sortilèges dans laquelle on l'avait découverte à Aix l'an passé. Le timbre possède une robe idéale, capiteux sans être lourd, les registres sont unis ce qui n'empêche ni le grave d'être audible, ni l'aigu de viser juste et haut ; le chant est agile, la vocalise déliée, l'interprète expressive. Qu'elle se départe de la timidité inhérente à sa jeunesse et elle recueillera mieux qu'un deuxième prix (ex-aequo avec Roman Burdenko).
Ce « Cruda sorte » réjouissant  nous semble révélateur de la qualité d'un concours qui, après avoir distingué Angela Gheorghiu et Pretty Yende, se positionne désormais sur l'échiquier international : sélections organisées dans plusieurs villes du monde et finale avec orchestre (quand les éditions précédentes se limitaient à l'Autriche et se contentaient d'un piano). Rendez-vous est donné l'année prochaine à Dusseldorf.
Plus de détail sur le palmarès sur www.belvedere-competition.com.