Falstaff chez Douglas Sirk

Falstaff - Strasbourg

Par Pierre-Emmanuel Lephay | sam 20 Juin 2009 | Imprimer
Strasbourg, Opéra, 20 juin 2009
Giuseppe VERDI
(1813-1901)
Falstaff
Comédie lyrique en trois actes
Livret d’Arrigo Boïto d’après William Shakespeare
Direction musicale : Giuliano Carella
Mise en scène : Giorgio Barberio Corsetti
Décors : Cristian Taraborrelli et Giorgio Barberio Corsetti
Costumes : Cristian Taraborrelli
Lumières : Giorgio Foti
Création vidéo : Fabio Iaquone
Sir John Falstaff : Alan Opie
Ford : Tommi Hakala
Fenton : Paolo Fanale
Dr. Cajus : Franįois Piolino
Bardolfo : Rodolphe Briand
Pistola : Philippe Kahn
Mrs. Alice Ford : Nuccia Focile
Nannetta : Mélanie Boisvert
Mrs. Quickly : Sylvie Brunet
Mrs. Meg Page : Angélique Noldus
Chœurs de l’Opéra national du Rhin
Nicolas Snowman a choisi de terminer sa direction de six saisons à l’Opéra National du Rhin par un éclat de rire et par une reprise d’une production créée en 2004. Nous partageons d’ailleurs tout le bien qu’en disait à l’époque notre confrère Vincent Deloge.
On retrouve en effet avec plaisir la vision de Giorgio Barberio Corsetti qui transpose l’action dans les années 1950 : les robes colorées, les brushings, les intérieurs en formica et plastique semblent tout droit sortis d’un film de Douglas Sirk et apportent un charme désuet à l’intrigue. On ne peut que ressentir de la tendresse envers tous ces personnages, Falstaff y compris. La direction d’acteurs remarquable y aide aussi beaucoup, tout est réglé au millimètre et fonctionne admirablement. Les trouvailles visuelles sont en outre épatantes, l’apport de la vidéo est subtil et non envahissant (des gros plans sur les personnages la plupart du temps, la chute de Falstaff dans la Tamise ou bien une vision kitch de Fenton et Nanetta assis nus dans l’herbe et entourés de fleurs !). et une grande poésie se dégage du dernier tableau (dont on peut cependant trouver que l’arbre qui trône au centre de la scène est un peu trop petit et « sec ») avec les choristes masqués et les acrobates volants. Surtout, il se dégage de cette vision une grande finesse, la caricature n’est pas outrée, les situations suffisent à faire rire. Du coup la musique respire.
Il est ainsi un peu dommage que Giuliano Carella ne profite pas de la finesse de la mise en scène pour s’y fondre. On a en effet droit ici à un Falstaff musclé et sonore, presque épais par moments. Une telle vision se respecte mais si elle ne nous semble pas toujours en adéquation avec ce qui se voit, elle l’est par contre avec l’équipe de chanteurs qui rassemble des voix imposantes. Difficile équation donc pour Carella qui convainc cependant, hormis quelques décalages dans les délicats ensembles qui parsèment la partition. L’élan qu’il sait donner à la partition emporte l’auditeur jusqu’à la fugue finale.
L’équipe de chanteurs est admirablement soudée (c’est une marque de fabrique de la maison strasbourgeoise), on sent une grande entente entre les protagonistes, ce qui était indispensable pour un tel opéra ! Tous semblent s’amuser et nous amuser par la même occasion. On retrouve certains chanteurs de la création de la production, notamment le Falstaff truculent d’Alan Opie. Très beau timbre, chant soigné, caractérisation simple et très efficace, il campe un Falstaff idéal. L’autre baryton de la soirée, le Ford de Tommi Hakal (déjà présent à la création), est plus sonore mais emporte tout autant l’adhésion par son énergie. Les acolytes de Fasltaff (Rodolphe Briand et Philippe Kahn) sont impayables de drôlerie et de tenue vocale, tout comme le Dr Cajus de François Piolino. Mais côté hommes, c’est sans doute le Fenton du jeune Paolo Fanale qui suscite le plus de curiosité. La voix est superbe, très lyrique (on a l’habitude d’entendre des ténors plus légers dans ce rôle) et on sera curieux de l’entendre dans d’autres grands rôles verdiens.
Côté dames, l’équipe est également truculente. On retrouve avec plaisir l’Alice de Nuccia Focile, très à son aise dans ce répertoire. Parfaites sont également la Meg Page d’Angélique Noldus ou la ravissante Nanetta de Mélanie Boisvert. Mais celle qui emporte la palme de notre cœur est la Mrs Quickly de Sylvie Brunet, une fidèle de la maison. Pimpante, espiègle, elle excelle dans un rôle où on ne l’attendait pas forcément. Après l’avoir vu en immense tragédienne ici même (Cassandre des Troyens, Jocaste d’Œdipus Rex), on se réjouit de découvrir sa vis comica et ce, comme pour tous les chanteurs, avec une grande finesse (et Dieu sait si ce rôle peut prêter à force clins d’œil si ce n’est au mauvais goût). Une réussite de plus dans la carrière de cette admirable artiste !
Pour terminer, nous voudrions, en tant que spectateur et chroniqueur, remercier Nicolas Snowman pour tout ce qu’il a apporté à l’Opéra National du Rhin. Outre un spectaculaire redressement financier de la maison grâce à une active campagne de mécénat, la qualité de sa programmation, des artistes qu’il a réunis, des découvertes qu’il nous a permis de faire sont d’un grand prix. Pour notre part, nous garderons en mémoire le cycle Berlioz (avec notamment un extraordinaire Benvenuto Cellini et des Troyens dont le trio de dames Brunet - Uria-Monzon - Lemieux ne fut pas le moindre atout), la commande de son premier opéra à Bruno Mantovani (L’Autre Côté) qui écrivit là l’un de ses plus belles partitions, une Lulu mise en scène par Andreas Baesler qui hantera à jamais notre mémoire, la reprise de la Theodora de Peter Sellars (avec une sublime Mireille Delunsch) dont on sortait complètement abasourdi et bien sûr, le Ring de David McVicar qui sans aucun doute marquera l’histoire scénique de l’œuvre. Pour tout cela, thank you Sir !  
Pierre-Emmanuel Lephay
Prochaines représentations :
STRASBOURG, Opéra :
lu 22 juin 20 h, me 24 juin 20 h, ve 26 juin 20 h, di 28 juin 17 h.
MULHOUSE, Filature
ve 3 juillet 20 h, di 5 juillet 17 h.
www.operanationaldurhin.fr

 

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