Farinelli, ce n’est pas lui

Festival Jaroussky - Paris (TCE)

Par Bernard Schreuders | lun 23 Septembre 2013 | Imprimer
 
« Attention événement ! Philippe Jaroussky ressuscite le mythe des castrats et en incarne la figure légendaire : Farinelli » proclamait le festival d’Ambronay sur son site pour annoncer le concert de jeudi dernier (voir le compte rendu de Fabrice Malkani). L’exagération du propos prête à sourire et paraît également un peu vaine car le public de cette manifestation pointue est sans nul doute trop éclairé pour prendre de telles vessies pour des lanternes. Le contre-ténor, au demeurant, n’a jamais laissé croire que sa vocalité égalait celle des castrats, pas plus hier lorsqu’il s’appropriait la musique écrite pour Carestini qu’aujourd’hui en abordant celle inspirée à Porpora par Farinelli. Quant au Théâtre des Champs-Elysées, il n’a pas eu besoin d’une publicité aussi tapageuse pour faire salle comble : le retrait volontaire de l’artiste pendant près de neuf mois semble avoir avivé la « jarousskymania » et les premiers « bravo » de retentir dès le troisième morceau. Cette adulation renoue avec le mythe, dans sa dimension socioculturelle du moins ; en matière de chant, c’est une autre affaire.
Si la maladie a failli le contraindre à annuler le récital prévu à Ambronay, Philippe Jaroussky semble avoir recouvré l’essentiel de ses moyens lundi, un voile fugace sur le timbre ainsi qu’un decrescendo écourté dans la redoutable messa di voce initiale d’« Alto Giove » laissant à peine deviner la méforme des jours précédents. Reste la question, fondamentale, de l’adéquation au répertoire. « Mira il cielo » y apporte d’emblée une réponse que les autres numéros de voltige ne feront que confirmer : l’organe, cantonné dans le registre de tête, manque d’assises, mais également de cette puissance qui était tout particulièrement appréciée chez Farinelli. Quantz témoigne de la rondeur et de l’égalité de sa voix sur toute son étendue (la2 – ré5 ) et des graves supplémentaires qu’il réussit à développer, encourageant d’ailleurs les compositeurs à prévoir dans leurs ouvrages au moins un morceau, généralement un adagio, dans la tessiture de contralto. Philippe Jaroussky n’aime pas qu’on le compare à un ange, mais il a beau avoir du tempérament et dégainer plus vite que son ombre, ses traits ailés demeurent ceux d’un Cupidon là où nous attendons une vocalisation incisive, musclée et brillante. Son instrument n’a pas les ressources nécessaires, particulièrement en termes de dynamique et de couleurs, pour conférer aux acrobaties l’éclat et le relief qu’elles requièrent et qui sont leur raison d’être.
Omniprésent dans les médias pour promouvoir son album, le chanteur expliquait il y a peu au Figaroscope avoir découvert chez Porpora des airs d’une rare douceur qui conviennent à son timbre de voix et à sa personnalité. Contrairement à sa performance dans les pages virtuoses, ce qu’il y donne à entendre nous incline à acquiescer et met l’auditoire à ses genoux. D’un soprano léger, Philippe Jaroussky n’a certes pas les notes extrêmes, mais il partage, en revanche, la clarté et distille toujours ses aigus caressants avec un art consommé. La sophistication raffinée de ses embellissements et leur sensualité (« Se pietoso il tuo labbro », « Le limpid’onde », « Alto Giove »), mériteraient une acoustique plus propice, mais celle du Théâtre des Champs-Elysées permet toutefois d’admirer l’habileté avec laquelle le musicien ménage ses effets et construit son interprétation en exploitant le potentiel rhétorique de l’aria Da Capo (« Nel già bramoso petto »).
Le hautbois entame un superbe dialogue avec le soliste dans le lamento d’Orfeo « Sente del mio martir », qu’il offre en premier bis avant de reprendre « Alto Giove », éludant cette fois la messa di voce, et de conclure sur un dispensable « In braccio a mille furie », privé d’élan et d’impact. Mais qu’importe, le public est venu applaudir son idole et se lève comme un seul homme pour lui réserver un triomphe. Echappée du pupitre des seconds violons d’un Venice Baroque Orchestra remarquablement attentif à la vedette du soir, Anna Fusek avait, elle aussi, remporté un beau succès personnel dans le concerto pour flûte sopranino en ut majeur RV 443.
Avant son congé sabbatique, Philippe Jaroussky exprimait le souhait de laisser de côté l’héritage des castrats : c’est sans doute ce qui peut lui arriver de mieux, même si nous lui savons gré d’avoir contribué à la réhabilitation de Porpora. Son incursion chez Purcell, aux côtés d’Andreas Scholl, il y a trois ans, nous avait laissé une impression mitigée ; il en ira peut-être autrement avec Dominique Visse et l’Arpeggiata le 25 juin. Entre temps, le festival Jaroussky programmé par le Théâtre des Champs-Elysées accueillera ses retrouvailles avec Nathalie Stutzmann dans un choix d’airs et duos de Haendel et Vivaldi qui, espérons-le, privilégiera la musique et le théâtre sur la pyrotechnie (16 décembre).
 
 

 

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