Après Caen, Rennes accueille la nouvelle création du Poème Harmonique, amorce d’une large tournée dans l’hexagone. L’Avare de Molière se dore ici de lumière italienne par le truchement du livret d’Antonio Salvi dont s’empare Francesco Gasparini en 1720.
Vincent Dumestre a le goût des œuvres imaginaires, souvent pour le meilleur comme les extraordinaires Vespro de la Madonna, 1643 découvertes à Cracovie et pressées au disque l’an passé.
A partir de trois intermezzi morcelés conçus pour ponctuer une représentation d’Opera Seria – comme l’impose la tradition – il choisit de créer un spectacle cohérent et d’un seul tenant.
Ces trois moments musicaux, accessoires dans une soirée du XVIIIe siècle deviennent ici le cœur du spectacle. Une recette déjà validée par Pergolèse avec la Serva Padrona.
Dans une plaisante mise en abyme, tous trois se trouvent à leur tour entrelacés de nouveaux intermèdes écrits et mis en musique par les soins du chef à partir de canzone napolitaines.
Voilà qui impose d’adjoindre aux trois personnages traditionnels un nouveau venu, nourrice travestie « nourrissant » précisément la représentation. Le timbre clair et l’interprétation sensible de Serge Goubioud apportent un naturel confondant à ces ajouts qui s’intègrent parfaitement à l’ensemble et en marquent quelques temps forts comme « chi non ha non è » accompagné à la harpe et illustrant fort à propos un proverbe calabrais.

« Zanno » directement issu de la commedia dell’arte, Stefano Amori ne prononce pas un mot mais nourrit l’action de ses farces, tour à tour témoin et soutien des manigances de Fiammetta qui entend bien voler le vieil avare incarné par Victor Sicard. Le baryton se saisit avec maestria du rôle difficile de Pancrazio à l’ambitus vertigineux. Il y apporte son timbre incisif, homogène sur l’ensemble de la tessiture, son talent pour la prosodie et son formidable sens de bouffon.
Les rennais n’avaient pas entendu le chanteur angevin depuis 2017 dans Les amants magnifiques de Lully. Ils découvrent ce soir la talentueuse Éva Zaïcik, dotée de la même aisance scénique et d’une diction tout aussi impeccable. Sensuelle, ductile, la ligne musicale est d’une grande clarté. Son dernier air permet d’apprécier pleinement ses qualités de vocalistes. Il s’agit d’une « aria di baule » qui pourrait se traduire par « air-valise » issus du répertoire du Primo Uomo et de la Prima Donna qu’ils pouvaient – dans le grand genre – imposer à la production en guise d’air de sortie. Ici « Agitata » tiré de Griselda de Vivaldi – légèrement postérieur – se trouve pastiché en « Agitato » pour décrire la folie dans laquelle plonge le barbon dépouillé de sa précieuse cassette.
Si la musique de Gasparini n’est pas impérissable, les douze musiciens du Poème Harmonique y sont parfaitement à leur aise. Vincent Dumestre les dirige à peine depuis son poste de guitariste : Attaques rythmiques, tempi allants, humour musical, large palette des timbres, des couleurs, des nuances, goût de la surprise… Tout y est !
Jouant des codes du burlesque jusqu’au clin d’oeil au cartoon, Théophile Gasselin fait montre d’un grand sens du rythme, d’amusantes trouvailles, d’une louable précision dans la direction d’acteur au service de l’efficacité narrative.
Les somptueuses lumières de Christophe Naillet apportent une singulière poésie aux costumes d’Alain Blanchot comme à la scénographie toute aussi réussie de Louise Caron. Un magnifique rideau sert à différencier les trois « actes », jouant d’abord en avant-scène, ne dévoilant ensuite qu’une partie du plateau où l’orchestre est installé fort à son aise et en tenue, les épaules blanchies par la poudre. Enfin, l’univers décati de notre Harpagon se trouve pleinement exposé. Il se délite au fil de la soirée, métaphore d’un état mental de plus en plus erratique.
Une réjouissante curiosité, donc, qui se double d’un sentiment de familiarité puisque c’est un monument du théâtre français qui se trouve ici passé à la moulinette transalpine.
Le spectacle ne fait que débuter une tournée nationale de près de trente dates qui le mènera cette saison de l’Athénée -Théâtre Louis Jouvet au festival de Beaune en passant par l’Opéra de Reims ; la Coursive, scène nationale de La Rochelle ; la maison de la culture à Amiens ; l’Opéra royal du Château de Versailles avant d’autres reprises la saison prochaine.


