Grandes voix, grand chanteur

Petite Messe Solennelle - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | lun 13 Septembre 2010 | Imprimer
Ouverture de saison originale pour Les Grandes voix à Paris* avec une œuvre que l’on n’a pas si souvent l’occasion d’entendre, ici comme ailleurs : La petite messe solennelle de Rossini, qui plus est dans sa meilleure version : celle composée en 1863 pour 2 pianos et un harmonium (et non celle réorchestrée de manière plus conventionnelle quatre ans plus tard par le maestro lui-même). Ouverture originale, et festive puisque l’ouvrage nécessite quatre chanteurs – quand le principe des Grandes voix est de proposer des concerts autour d’un seul interprète, voire deux mais rarement plus – et que, pour l’occasion, se retrouvent sur scène quatre rossiniens reconnus, qui ont tous fait, à un moment ou un autre, les beaux jours de Pesaro.
 
La limite d’un tel exercice, on la connaît : proposer de la musique sacrée dans un lieu profane nuit forcément au caractère religieux de l’œuvre. Dans un Théâtre des Champs Elysées baigné de lumière alors que l’oreille aurait réclamé sinon l’obscurité du moins la pénombre, la soirée ne déroge pas à la règle. Malgré la sincérité d’un Rossini au crépuscule de sa vie, et l’application que met Andrea Lucchesini à souligner les élans mystiques de la partition, l’esprit reste collé au sol.
Pas d’aspiration mais de l’inspiration cependant tout au long du concert grâce à la direction précise d’un ouvrage dont la complexité ressort ici avec évidence. On sait les pièges rythmiques que comporte l’écriture de Rossini : la claudication jazzy du « Kyrie » et les risques qui en découlent, les nombreuses entrées fuguées puis, insolite, cet intermède instrumental, vers la fin de l’œuvre qui, par sa situation autant que sa composition, témoigne de la fantaisie de Rossini et dont le jeu d’Andrea Lucchenisi accentue encore la tournure lisztienne. Ce parti-pris romantique n’en rend la Petite Messe que plus baroque, au sens bizarroïde du terme. Protéiforme, ni sacrée, ni profane, définitivement à part. D’autant plus singulière que l’effectif choral requis est restreint. De huit selon la volonté de Rossini, il a été porté ici à dix-huit sans que le Choeur de l'Accademia Santa Cecilia nous persuade du bien fondé de cette solution. Pas de décalage mais des hésitations et des sonorités disjointes que rattrape en fin de parcours un « Sanctus » radieux.
 
Et les grandes voix, puisqu’elle sont d'abord l’objet de la soirée ? Disons que chacun trouve ses marques en fonction de son tempérament et de ses inclinations. Simple visite pour Michele Pertusi qui, passé un « Quoniam » dans lequel il trouve peu à exprimer, s’absorbe dans la lecture de la partition. Approche légère pour Désirée Rancatore, avec un timbre qui, au contraire de l’interprétation, a gagné en consistance. La soprano serait séduisante, lumineuse même de ton, si elle ne faisait du « O salutaris » une simple romance. Avec moins d’atouts – moins de charme vocal, moins de présence – Anna Bonitatibus offre une intensité infiniment supérieure qui porte « l’Agnus Dei » au sommet, sans ostentation mais avec ferveur. On tiendrait là le meilleur moment de la soirée si, auparavant, Antonino Siragusa n’avait créé la surprise. On connaît l’efficacité du ténor sicilien, ce chant insolent qui emplit les salles et qui compense par la longueur et la souplesse un certain manque de subtilité. De l’ardeur, de la vaillance mais une caractérisation parfois sommaire. Cela nous vaut sans effort apparent un « Domine Deus » glorieux qui – première surprise – n’abuse pas de son allure martiale. Mais pas seulement – et c’est là la deuxième surprise. Si, dans les ensembles, la voix s'impose par sa puissance, elle sait aussi parer d’intentions chaque phrase. Ainsi la façon dont le ténor domine la soprano dans l’acclamation du « Credo » (« Hosanna in excelsis ») pour ensuite diminuer de volume et se placer à l'arrière plan sonore, à la manière dont un homme, selon l’étiquette, prend le pas sur une femme quand il entre dans un lieu public mais, en sortant, s’efface pour la laisser passer. Le genre de détail auquel on reconnait mieux qu'une grande voix, un grand chanteur.
 
 
  
* Voir la saison 2010-2011 des Grandes voix
 

 

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