Grigolo Triumphans

La Bohème - Orange

Par Claude Jottrand | mar 10 Juillet 2012 | Imprimer
 
Etendre aux dimensions gigantesques du Théâtre antique d'Orange le drame intimiste de Puccini, La Bohème, relève du défi. Comment évoquer le Paris de la fin du XIXe siècle devant une monumentale muraille romaine ? Comment représenter sur un plateau de près de 60 mètres de large et pour 7.000 spectateurs (pour une fois, les Chorégies n'avaient pas fait salle comble) les toussotements phtisiques et les larmes retenues, les serments murmurés et les soupirs ? Ce n'est pas en délimitant sur le sol des espaces restreints, en multipliant les fausses portes ou en resserrant les éclairages qu'on peut créer l'illusion. L'intimité à l'opéra est avant tout une affaire de voix et de contact direct entre chanteur et spectateur.
La mise en scène de Nadine Duffaut, face à ces défis majeurs, utilise tous les artifices possibles mais ne propose en définitive aucune lecture personnelle de l'œuvre, et encore moins de solution originale. Sa vision bien prévisible de ce qu'on appelle la bohème n'est pas incompatible avec un certain faste, et elle profitera même du gigantisme des lieux pour donner au deuxième acte, à la fête au café Momus, un lustre et un brillant exceptionnels. Débauche de costumes et de figurants, multiplication des tableaux secondaires en arrière plan, elle accumule près de deux cents personnes sur la scène et offre pour cadre aux éclats de Musette un Paris d'opérette assez convenu mais tout à fait réussi. Aucun des autres tableaux, qu'il s'agisse de l'appartement des étudiants, des barrières de l'octroi qui voient la déchirante séparation des amants, ou de la sous-pente où Mimi vient doucement pousser son dernier soupir, ne suscite réellement l'émotion. Ils offrent en revanche un bien beau spectacle, mais sans pour autant faire sens. Il est bien difficile de remplir les espaces d'Orange tout en évoquant le dénuement et la misère...
La seule véritable originalité de cette mise en scène réside dans l'ultime tableau de l'œuvre : lorsque dans un silence angoissant Rodolfo réalise que Mimi est morte et que tout est perdu, on voit le corps de la jeune fille disparaître par une trappe, dans une choquante précipitation, et s'en aller tous les autres protagonistes qui fuient ainsi à jamais leur jeunesse. Cette fin abrupte, en totale rupture avec l'esprit du XIXe, cadre bien peu avec la partition et laisse le spectateur mal à l'aise.
 
Débordant d'énergie et de santé, abordant tous les registres avec une égale aisance, Vittorio Grigolo, voix idéale pour le rôle, - mais il fut un Alfredo tout aussi triomphant ici même il y deux ans - brillant, généreux, a dominé la distribution de bout en bout. Il donne au personnage de Rodolfo une majesté et un brio aux côtés desquels la Mimi de Inva Mula paraît fade et étriquée. Ce n'est pas tant la voix qui est en défaut, même si les aigus sont un peu rêches, que la conception même du rôle, l'effacement de la personnalité, l'excessive modestie. Il faut quand même au personnage de Mimi suffisamment d'intensité pour justifier que Rodolfo en tombe éperdument amoureux à la seconde même où il la voit ! Marcello, à l'égal de son complice - mais un excellent baryton aura toujours moins d'éclat qu'un excellent ténor - tenu par Ludovic Tézier donne lui aussi entière satisfaction. Lionel Lhote confère au personnage de Schaunard plus de caractère qu'il n'en a habituellement. La voix, très saine, porte parfaitement et son jeu d'acteur est particulièrement expressif. En retrait par rapport au reste de la distribution, Marco Spotti en Colline n'a pas tout à fait la couleur du rôle et son fameux air du manteau au dernier acte, un peu faible, ne suscite guère d'émotion. La Musetta de Nicola Beller-Carbone, physique de star, voix puissante mais dure et sans couleur, ne nous séduit pas plus.
L'orchestre de Radio-France, jeune et plein d'entrain, relève le défi du plein-air avec humour et gaieté, sans trop de couleurs ni de précision cependant; et c'est à la direction particulièrement attentive de Myung Whun Chung qu'on doit le bon déroulement du spectacle, quelques très belles intentions musicales, des nuances délicates et le constant souci du confort des chanteurs.
Version recommandée :
Puccini: La Bohème | Giacomo Puccini par Herbert Von Karajan
 
 

 

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