Guère dérangeant

L’Opéra de quat’sous - Paris

Par Jean-Marcel Humbert | mer 06 Avril 2011 | Imprimer
Corruption, convenances, prostitution, relations d’affaires et scandales : comme disait Brecht, « Qui est le plus nuisible ? Celui qui braque les banques ou celui qui les crée ? » Avec L’Opéra de quat’sous, on est vraiment au centre de l’actualité la plus brûlante. Et de fait, peu d’œuvres étrangères sont aussi souvent représentées en France, il est vrai avec des fortunes diverses, mais sans jamais laisser indifférents. Parmi des productions diverses et variées1, nous retiendrons bien sûr celle, mythique, de Guy Rétoré au TEP en 1969, reprise plusieurs années de suite2, et celle – tout aussi inégalable – présentée la saison dernière au Théâtre de la Ville par le Berliner Ensemble dans une mise en scène de Bob Wilson. Et n’oublions pas que cet opéra a été également magnifiquement servi par le cinéma et par le disque (Lotte Lenya, Milva…) : la barre se situe donc très haut.
Les références brechtiennes sont diversement suivies par Laurent Pelly : recours aux pancartes, sous toutes leurs formes ; en revanche, point de rideau de scène à mi-hauteur, tous les changements de décors se font à vue sur un bruitage sonore savamment dosé ; point non plus d’orchestre sur scène, mais plus traditionnellement dans la petite fosse historique de la salle Richelieu, rouverte pour l’occasion. Bruno Fontaine dirige, d’une manière parfois un peu trop lente et pas assez violente, d’excellents musiciens.
 
Reste la question de la traduction française de Jean-Claude Hémery : on ne peut que déplorer que toute la beauté de cette traduction des années 60 s’en soit allée avec la présente version « actualisée » (pour ne pas dire tripatouillée). « Jenny des lupanars » est devenue « Jenny la bordelière » (?), « t’as un polichinelle dans le tiroir » est devenu « t’es en cloque », etc., bref, la langue précédemment fleurie et si délicieusement surannée est devenue tout simplement ordinaire. Un seul exemple : dans l’extraordinaire « Ballade de l’esclavage des sens », madame Peachum chantait « Mais dès le soir, il a le vague à l’âme, avant la nuit, il file chez ces dames… », devenu dans la version actuelle un charabia informe sans aucune poésie, tout juste sauvé par l’interprète.
 
L’Opéra de quat’sous appartient, comme La Vie Parisienne, au genre du théâtre chanté, œuvres écrites pour des acteurs-chanteurs et non pour des chanteurs lyriques. La troupe de la Comédie-Française s’était déjà essayée, avec un résultat mitigé, à Offenbach. Entre Andromaque et le Fil à la patte, elle s’attaque aujourd’hui à Kurt Weill, et tous les acteurs de la troupe s’en sortent plutôt bien. Côté technique vocale, on peut être un peu inquiets pour certains, dont les voix gutturales, souvent criées, sont totalement à découvert, ce qui n’est pas sans risques. Mais côté oreille, le résultat est globalement de qualité et agréable.
 
La triomphatrice de la soirée est Véronique Vella, extraordinaire Celia Peachum ; elle a le style, elle a la voix, elle colle au texte, un régal. Bruno Raffaelli campe un Jonathan Peachum plausible, quoiqu’un peu monobloc, à qui il manque quelque chose de plus matois et de plus inquiétant. Léonie Simaga est une Polly de grande qualité vocale et scénique, qui se dissout toutefois petit à petit au fil de la représentation, alors qu’il aurait fallu que l’évolution du personnage, de l’oie blanche style province – coincée entre papa-maman – vers la femme d’affaire à gangster, soit mieux perceptible. Thierry Hancisse a la puissance nécessaire pour le rôle de Mackie, qu’il rend parfaitement crédible. Sylvia Bergé, Jenny au regard vide, est trop fade, en lieu et place de la Jenny brechtienne, « vulgaire et sublime, âpre, désespérée, drôle, qui vous met les tripes et le cœur à l’envers, qui dérange enfin. » 3. Marie-Sophie Ferdane est une Lucy plutôt bien dans la tradition, et Laurent Natrella un Tiger Brown joliment empêtré dans ses contradictions. Tous les autres comparses campent des silhouettes bien faites, à défaut d’être inoubliables.
 
C’est d’ailleurs le problème de toute cette production, finalement trop convenue au lieu d’être emportée par un vrai vent de folie. Et l’on ne sent pas assez que l’on est à la fois dans l’opéra de la dérision et dans un sordide et sombre drame de gangsters, situés dans les bas-fonds d’une pègre exploitée. Comme si la perfection huilée très « Comédie-Française » du spectacle en gommait les traits les plus saillants. Mais peut-être le temps de rodage n’est-il pas terminé.
 
 
 
 
1 Outre des représentations au Châtelet, à La Villette et à Chaillot, on se souvient de l’année 2003, particulièrement faste, avec les mises en scène de Christian Schiaretti à Villeurbanne, de Calixto Bieito à Bobigny et d’Olivier Desbordes et Eric Perez au théâtre Silvia-Montfort.
2 Très bel enregistrement (version française) toujours disponible, avec Maurice Barrier, Albert Médina, Rose Thiéry, Marie-Claude Mestral, Pierre Santini, Sabine Lods, Arlette Téphany, Victor Garrivier, Albert Robin, Jean Bany et Maxime Casa, orchestre  sous la direction d'Oswald d'Andrea, enregistrement semi-public au Théâtre de l'Est Parisien (TEP) en 1970, disques Jacques Canetti 5889 706.
3 Fabienne Darge, Le Monde, 27 novembre 2003, p. 31.
 

 

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