Heureux Ariodante ! Après une magnifique série de représentations au Palais Garnier, le chef-d’œuvre de Haendel est présenté à Versailles de la plus belle des façons. La mise en scène de Nicolas Briançon transpose l’Écosse médiévale dans un XVIIIᵉ siècle poétique, où nature et théâtre se fondent dans un espace en perpétuelle métamorphose, comme animé par les passions des personnages. Les décors d’Antoine Fontaine déploient un cadre large et profond où se succèdent palais modulable, jardin, forêt sombre et ruines baignées de clair de lune. De superbes toiles peintes, parfaitement adaptées à l’écrin de l’Opéra Royal, composent un univers mouvant d’une scène à l’autre et capable d’évoluer au sein même d’une aria – ainsi ces bosquets qui traduisent la joie de Ginevra et d’Ariodante au premier acte. L’ensemble passe avec naturel de l’introspection des airs aux séquences dramatiques, comme le spectaculaire duel entre Polinesso et Lurcanio.
La gestuelle mêle vocabulaire baroque et expression plus contemporaine pour accompagner les affects des scènes. Les costumes réalisés par David Belugou ajoutent à la superbe esthétique de l’ensemble tout comme les passages chorégraphiés de Pierre-François Dollé, qui rythment l’action par une succession de tableaux où les danseurs deviennent tour à tour protagonistes de l’action. Dans une esthétique très différente de celle du Palais Garnier, cet Ariodante montre combien une mise en scène peut toucher un large public sans renoncer à l’exigence, lorsqu’elle choisit d’accompagner la musique plutôt que de lui imposer un concept plaqué sous prétexte d’audace.
Malgré des vocalises parfois hachées (« Con l’ali di costanza ») et un grave qui parfois se dérobe, Franco Fagioli maîtrise jusqu’au bout des ongles le bel canto handélien et porte le personnage d’Ariodante dans le corps et dans le sang. Certaines outrances peuvent surprendre, mais quel chanteur est-il capable de livrer un « Scherza infida » d’une telle intensité, mené à coups de messa di voce et de variations de tessitures comme autant de coups de poing ? Cette générosité vocale finit par imposer une admiration réelle pour un interprète qui risque tout. Dans « Dopo notte », jouant ouvertement avec le public, il retrouve ce mélange de liberté, d’audace et de virtuosité qui électrise une soirée. Et il laisse alors entrevoir ce que le castrat Carestini aurait pu susciter chez les spectateurs londoniens à la création. Nul ne le saura jamais, mais l’illusion fonctionne pleinement. N’est-ce pas, après tout, l’un des principes mêmes de l’opéra seria ?

Dans le rôle de Ginevra, créé par Anna Maria Strada – la première Alcina –, Catherine Trottmann semble d’abord un peu manquer d’assise dans les airs du premier acte sollicitant le grave, notamment « Volate, amori ». Mais, se jetant elle aussi corps et âme dans son personnage, la soprano bouleverse dans un deuxième acte magnifiquement construit et offre, au troisième, un « Manca, oh Dei » d’une grande tenue : beauté des aigus, legato soutenu et fragilité assumée. Théo Imart, au lendemain d’un marathon Vivaldi au Salon d’Hercule, incarne un Polinesso pleinement habité vocalement, avec une voix homogène sur toute sa tessiture. Son interprétation, moins strictement machiavélique qu’à l’ordinaire, confère au personnage une fragilité inattendue. Rayonnante Dalinda, Gwendoline Blondeel séduit par son piquant, ses aigus lancés comme des flèches et une diction vive qui fait merveille. La virtuosité, jamais prise en défaut, touche toutefois quelques limites dans son « Neghittosi, or voi che fate? » au troisième acte. Une fois de plus, Laurence Kilsby enchante en Lurcanio, qu’il illumine d’une tendresse et d’une mélancolie constantes. Les vocalises redoutables de « Il tuo sangue » ne lui échappent jamais, et les da capo virevoltants sont menés avec une aisance qui force l’admiration. Dans le rôle du Re di Scozia, Nicolas Brooymans impose enfin une présence naturelle, mêlant autorité, puissance vocale jusque dans l’extrême grave.
L’œuvre était ce soir légèrement écourtée : quelques da capo ont été supprimés, tout comme les lignes du récitatif accompagné de Ginevra qui ferme le deuxième acte. Cela n’enlève rien à la qualité de l’exécution musicale, qui n’appelle au contraire que des éloges. Dès une ouverture menée avec puissance, la direction de Stefan Plewniak, à la fois inventive et attentive aux chanteurs, imprime un rythme soutenu sans jamais sacrifier l’émotion. Alerte et magnifiquement coloré par deux traversos dans les moments tendres, l’Orchestre de l’Opéra Royal s’impose comme l’un des nombreux atouts de cette remarquable représentation.

