Heureuse délivrance

La Favorite - Toulouse

Par Maurice Salles | jeu 06 Février 2014 | Imprimer
 
La gestation fut douloureuse : pas moins de cinq changements dans la distribution prévue. Les conditions de la mise au monde n’étaient pas idéales : cinq jours d’intervalle entre la générale et la première, de quoi se déconcentrer, à cause du calendrier de l’Orchestre national du Capitole, qui programme la même semaine Boris Godounov en concert à Toulouse et à Paris sans tenir compte, une fois de plus, de la priorité du théâtre. Mais comme dans toute naissance à risque on est d’autant plus heureux quand, somme toute, l’enfant se porte aussi bien que possible. Ainsi en a-t-il été de cette première de la nouvelle production de La Favorite.

Vincent Lemaire est-il l’auteur du panneau représentant un ciel tourmenté qui accueille le spectateur ? Il a imaginé pour décor de hautes arcades en trompe-l’œil qu’un mur-miroir à jardin redouble, créant l’illusion d’un cloître stylisé dont le sol luisant renvoie les reflets des formes qui le traversent. Pour les actes deux et trois, une projection dans la partie supérieure crée l’illusion optique du plafond à stalactites de l’Alcazar où Alphonse XI s’est installé. En fond de scène un escalier invisible permet des entrées échelonnées et des départs ; le metteur en scène en usera, avec peut-être le souci de composer des tableaux vivants. Ce parti-pris esthétique antiréaliste est confirmé par les meubles anachroniques pour une histoire censée se dérouler au XIVe siècle. C’est aussi celui de Christian Lacroix, dont la fantaisie se donne libre cours pour les costumes, du froc monastique à la coupe revue jusqu’aux toilettes féminines et aux habits masculins de la cour d’Alphonse XI, les unes rehaussées de drapés et de ruchés dans une palette qui décline les couleurs chères à l’Arlésien, les autres ornés de semi-fraises déconcertantes, sans oublier la grande écharpe absinthe du prieur, jusqu’à la robe rouge de Léonore au final, quand elle est censée apparaître travestie en novice. Les lumières de Guido Levi jouent du reste avec les couleurs de manière subtile. C’est enfin, dans une moindre mesure parce que les données dramatiques ne peuvent pas toujours être ignorées, le choix de mise en scène de Vincent Boussard. Ainsi flanque-t-il Fernand, dans la scène initiale, d’une valise. Pourquoi pas, puisqu’il a pris la décision de quitter le monastère ? Mais le texte qu’il chante déborde d’une exaltation sentimentale à mille lieues de ce prosaïsme. Oui, mais la valise est phosphorescente… L’invention reste une énigme qui laisse intacte l’aspect carton-pâte du bagage, que Fernand promènera dans le tableau de l’île de León et ramènera in fine au monastère. D’autres idées ne nous ont pas semblé indiscutables, comme la lettre passant de main en main avant d’arriver au Roi, ou des mouvements de masse efficaces dans une optique picturale mais sans nécessité dramatique impérieuse. C’est au dernier acte que le parti-pris montre le plus ses limites, quand Léonor s’éloigne et disparaît dans l’escalier du fond de scène au moment où elle devrait expirer au premier plan. Cela met à distance l’émotion. Pourquoi, puisque c’est l’acmé de l’œuvre ?
Heureusement ces mini frustrations ne tiennent pas devant les bonheurs de l’interprétation. Sans doute celle du chef et de l’orchestre laisse bien, jusqu’à l’entracte, quelque peu à désirer. La direction d’Antonello Allemandi semble routinière, plus soucieuse de contrastes sonores que de raffinements, et les musiciens de mauvaise humeur, à voir l’indifférence affichée à son entrée. Par moments ce qu’on entend confirmerait presque les contempteurs de l’orchestrateur Donizetti. En revanche les actes trois et quatre se passent beaucoup mieux et la partition se met à vibrer de toute la passion, de toutes les couleurs et de toute la science avec lesquelles le compositeur a augmenté et enrichi L’Ange de Nisida.
 
Heureusement les chanteurs n’ont pas eu besoin de s’échauffer aussi longtemps ! Le chœur d’entrée donne le ton : les artistes de la maison sont fin prêts, à un très haut niveau. En scène, Alain Gabriel en Gaspar, le sbire d’Alphonse XI, et Marie-Bénédicte Souquet, alias Inès la suivante de Léonor, donnent un relief inhabituel à des rôles parfois sacrifiés. Elle se distingue par l’étendue et la portée d’une voix qui passe bien les ensembles. Le supérieur du couvent, d’abord père à la fois bienveillant puis ferme portevoix du Pape trouve en Giovanni Furlanetto un interprète attentif comme toujours à respecter la ligne, à donner du sens à la moindre de ses inflexions et au style irréprochable.
Dans une Bohême donnée en 1998 sur les mêmes planches il avait comme partenaire un certain Ludovic Tézier, dont la voix d’airain fascinait déjà. Son entrée en souverain qui savoure les délices de la résidence de son ennemi vaincu est tonitruante sans nécessité, et l’air où il clame son amour plus extérieur que ressenti, mais de toute manière le timbre impose sa beauté et son autorité, et l’implication croissante du baryton, en particulier dans le final de l’acte II et tout au long de l’acte III fait rendre les armes devant cet Alphonse XI vraiment royal.
Sa Léonor est Kate Aldrich, Giulietta in loco en 2008 dans Les Contes d’Hoffmann ; en quelques années la voix semble s’être joliment assombrie sans rien perdre de son extension dans l’aigu et en conservant sa souplesse. Hormis un bref moment où elle se voit réduite à appuyer de façon sensible, elle résout le passage vers les notes les plus graves avec une apparente facilité qui conserve toute son élégance au personnage, dont son séduisant physique rend aisément crédible la séduction, et, ce qui ne gâte rien, sa diction du français est quasiment parfaite.
C’est aussi le cas du ténor Yijie Shi, engagé d’abord pour chanter Gaspar et qui, le titulaire s’étant désisté, s’est retrouvé embarqué dans l’aventure d’apprendre en quelques semaines le rôle de Fernand. On imagine sans peine ses craintes et ses doutes. Le résultat n’en est que plus époustouflant. Aidé par le talentueux Roberto Gonella, responsable des études musicales, le jeune Chinois (à trente et un ans il en paraît dix-sept) a gravi l’Everest, et si se préparer à l’ascension lui a coûté, non seulement son chant n’en laisse rien percevoir mais les ovations qu’il a reçues au moment des saluts ont dû le repayer des peines qu’il a prises. Alors qu’il ne parle pas le français on comprend tout ce qu’il chante, et il soutient le rôle avec une générosité vocale pleine et entière dès la première scène, sans pour autant méconnaître les nuances musicales. Sans doute pourra-t-il maintenant approfondir son interprétation, pour rendre sensible par exemple l’évolution du jeune novice exalté mais incertain de l’avenir vers l’homme auréolé de sa bravoure au combat. Mais d’ores et déjà il s’est assuré une place de choix dans le concert international. On comprend que la direction du Capitole, après probablement bien des sueurs froides, baignait hier soir dans l’euphorie de l’heureuse délivrance !
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