I due Figaro

I due Figaro - Salzbourg

Par Elisabeth Bouillon | lun 13 Juin 2011 | Imprimer
L’opéra (1826)1clôt la vaste fresque de Riccardo Muti « Naples, Métropole du Souvenir» qui avait été inaugurée en 2007 avec Il Ritorno di Don Calendrino (1778) de Cimarosa (conférer notre compte-rendu). Ce saut  de quarante-huit ans, qui peut surprendreau premier abord, nous permet de découvrir, grâce à cet étonnant melodramma buffo composé par Saverio Mercadante, comment s’est effectuée la transition entre l’Ecole de Naples et lesopéras romantiques de Bellini, Donizetti, et du jeune Verdi. Cet ouvrage de grande ampleur (durée : 3 heures environ), qui n’a jamais été repris depuis sa création tardive à Madrid en 1835, est une véritable révélation.
Mercadante, qualifié par Muti de compositeur« intelligente, furbo, un po brigante2 », a tiré le meilleur parti musical du livret très élaboré de Felice Romani qui, mêlant sérieux et gravité, repose sur des rouages dramatiques d’une grande efficacité. Il s’inspire d’une pièce française post-révolutionnaire du dramaturge comédien français Honoré-Antoine Richaud Martelly faisant suite Mariage de Figaro de Beaumarchais3, qui fit oublier l’échec de La Mère coupable de ce dernier. Ecrit pour un opéra de Michele Carafa créé à Milan en 1820, ce livret fut légèrement remanié pour l’opéra de Mercadante. La « musica di primissima qualità4 » de ce compositeur longtemps méconnu évoque au premier abord celle de Rossini dont le compositeur se sent proche et auquel il doit ses forte-piano si saisissants, surtout sous la baguette de Muti.
Toutefois, l’on découvre rapidement l’originalité stylistique de cette comédie douce-amère, différente de celle de ses opéras romantiques ultérieurs. Son Figaro, pourtant typiquement italien, est imprégné de couleur locale : outre l’ouverture, une Sinfonia aux caractéristiques proprement espagnoles, des mélodies et des danses typiques comme le boléro où le fandango ponctuent la partition, ce qui fait de Mercadante une sorte de précurseur de Manuel de Falla. Son style se caractérise par l’alternance d’arie à la ligne pure dont l’ornementation très élaborée ne nuit pas à l’expression du texte malgré leur extrême virtuosité (en particulier pour Suzanne et Chérubin), et des ensembles magnifiques, relativement complexes et ’une grande efficacité dramaturgique. Les tonalités affectives qui en résultent évoquent irrésistiblement l’univers mozartien.
Sur scène, il règne une inconcevable effervescence, entretenue par Figaro qui, plus que jamais, mène la danse. Le décor de Daniel Bianco, un patio à fines colonnes que des voiles et des transparents peuvent transformer en intérieur ou extérieur, agréablement éclairé par Eduardo Bravo, de jolis costumes dix-huitième de Jesus Ruiz, hispanisants mais sans excès, et une mise en scène d’Emilio Sagi très classique et respectueuse du texte permettent de suivre, après un certain temps d’adaptation, une action pourtant diablement compliquée.
Les personnages n’ont pas réellement changé, ni leur façon d’agir, ils ont simplement acquis plus d’expérience et de maturité, voire, pour certains, une grande rancune. Les parallélismes entre Le Nozze di Figaro et abondent sans que l’œuvre de Mercadante souffre de la comparaison : ainsi le magnifique duo « Tu lo volesti, ingrata » entre Suzanne et le Comte, où le compositeur italien sait évoquer l’irrésistible sensualité du duo du troisième acte des Noces sans pour autant s’inspirer dela musique de son homologue autrichien, ou encore, lors du brillant finale du deuxième acte, le pardon doux amer accordé par le Comte à ses sujets, écho chez Mozart du pardon de la Comtesse à son époux volage.
La direction de Riccardo Muti souligne admirablement les tonalités affectives, la beauté des thèmes repris par des instruments soli qui dialoguent avec la voix, la diversité et l’expressivité de l’accompagnement orchestral qui met en lumière les sentiments des personnages plutôt qu’il ne fait avancer l’action. De magnifiques contrastes rythmiques ou harmoniques et de nombreuses ruptures soulignent également en évidence l’intensité des conflits qui opposent les personnages.
Quant à l’Orchestra Giovanile Luigi Cherubini fondé et dirigé par Muti, que nous avons pour ainsi dire vu grandir depuis 2007, il a atteint une qualité proche de la perfection sans avoir perdu son enthousiasme  juvénile, partagé par les jeunes chanteurs sélectionnés, comme les quatre années précédentes, parmi des lauréats de concours ou de conservatoire auxquels Muti a souhaité donner leur chance et dont certains, réinvités, ont remarquablement progressé.
Mario Cassi - beau timbre de baryton basse, solide, homogène, excellente articulation - peine parfois dans les passages les plus véloces mais fait preuve d’une énergie sans limite. Antonio Poli, jeune ténor à la voix ronde, chaleureuse, très expressive, qui abordera bientôt ses premiers grands rôles mozartiens, impressionne dans le rôle du Comte auquel il confère noblesse et maturité, au point que nous lui aurions donné dix ou quinze ans de plus que son âge. Le ténor Anicio Zorzi Giustiniani, à la voix prometteuse, reste encore en retrait, sans doute par timidité. Le baryton Omar Montanari, dans le rôle-clef du librettiste prend peu à peu de l’assurance pour s’imposer au deuxième acte.
Asude Karayavuz, dont le soprano lyriqueest parfois parasité par des harmoniques indésirables, incarne une Comtesse encore belle et courageuse. Le timbre d’une pureté cristalline de Rosa Feola caractérise à merveille le personnage d’Inès auquel cette excellente interprète confère le charme de Barberine et l’intelligence de Suzanne. En Cherubino, l’homogénéité du timbre cuivré de la mezzo Annalisa Stroppa, ses beaux graves qu’elle ne poitrine pas artificiellement, l’aisance avec laquelle elle interprète ce personnage mythique, le parfait naturel avec lequel elle exécute ses airs d’une difficulté exceptionnelle, à l’égal de ceux de Suzanne, séduisent d’emblée . C’est pourtant la Suzanne d’Eleonora Buratto qui domine la distribution. Son timbre solaire, sa voix souple, très nuancée, qui vocalise avec une grande virtuosité, sa musicalité, son investissement personnel dans un rôle qu’elle incarne avec brio mais aussi avec ferveur, voire nostalgie (elle a déjà interprété la Suzanne des Noces de Figaro), lui confèrent une aura exceptionnelle.
Au terme de ces cinq années, Riccardo Muti, revenu au sommet de son art après l’accident cardiaque dont il a été victime il y a seulement trois mois, nous a fait ainsi une magnifique démonstration de l’apport de l’Ecole de Naples à la musique européenne5 : qu’il en soit remercié !
 
1 Des deux seuls manuscrits existants, l’un, copie faite en 1826 par le compositeur, est conservé au Conservatoire de Naples où Muti, qui a y fait ses études, a pu le consulter ; le second, remanié en 1836 du fait de la censure, se trouve à Madrid. C’est cette dernière version qui est présentée à Salzbourg. Elle diffère de la première en cela que l’expression du ressentiment de Figaro envers le comte cède la place aux deux airs les plus virtuoses (Suzanne et Chérubin) suivis d’un ensemble où le Comte exerce sa clémence.
2 « Intelligent, fourbe, un peu bandit » et, plus loin, « une musique de toute première qualité » : citations de la conférence de presse de Riccardo Muti, le 10 juin 2011, durant laquelle le chef d’orchestre s’est opposé avec beaucoup d’humour à l’attribution du terme « baroco » pour désigner non seulement l’Ecole de Naples mais encore la musique du dix-huitième siècle. « Io sono baroco, ma non la musica ! »
3 Beaumarchais lut la pièce et l’apprécia. Les deux écrivains, qui partageaient les mêmes valeurs, se rencontrèrent par la suite à plusieurs reprises.
4 Cf. note 2.
5 Muti a préparé, avec son orchestre juvénile, et dirigé, dans le cadre du festival, les opéras suivants : 2007 :  Il ritorno di don Calandrino de Cimarosa ; 2008 : Il matrimonio inaspettato de Paisiello ; 2009 : Demoofonte de Jommelli, également représenté à l’Opéra Bastille ; 2010 Betullia liberata de Mozart .
 

 

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