Il Ritorno di Roberto in Patria

Francesca da Rimini

Par Christian Peter | lun 31 Janvier 2011 | Imprimer
Créée avec succès au Teatro Reggio de Turin en 1914, reprise dès 1916 à Milan et New-York, Francesca da Rimini est le seul ouvrage lyrique de Zandonai à s’être maintenu durablement au répertoire international1. Les amours tragiques de l’héroïne et de Paolo Malatesta, son beau-frère, assassinés par le mari difforme et jaloux de la belle sur fond de guerre civile entre Guelfes et Gibelins, sont évoquées dans La Divine comédie de Dante. Elles ont inspiré bon nombre d’artistes : peintres, musiciens et écrivains parmi lesquels Gabriele D’Annunzio qui en tira en 1901, une tragédie en cinq actes à l’intention de la grande Eleonora Duse. Le livret conçu par Tito Ricordi suit de très près la pièce de D’Annunzio. La partition, se situe dans la lignée des derniers opéras de Verdi. Le mélomane avisé y décèlera ça et là les influences de Richard Strauss et Debussy que Zandonai admirait, mais l’ensemble constitue une œuvre originale aux proportions grandioses qui recèle nombre de pages d’une haute inspiration musicale, notamment le duo des deux sœurs à l’acte un, ceux de Paolo et Francesca au deux et au trois, la scène de bataille du deux et tout le dernier tableau.
La production de Giancarlo del Monaco est tout entière dédiée à la gloire de Gabriele D’Annunzio dont le masque mortuaire orne le rideau d’avant-scène. L’action est transposée au début du vingtième siècle avec comme cadre Il Vittoriale degli Italiani, cette citadelle, aujourd’hui transformée en musée, que l’écrivain italien s’était fait construire sur les rives du lac de Garde. Cependant, les décors monumentaux de Carlo Centolavigna ne parviennent pas à convaincre tout à fait de la pertinence de cette idée. Le jardin efflorescent du premier acte évoque davantage Le Livre de la jungle que l’Italie du nord et l’on a du mal à croire que le somptueux salon du deux soit au centre d’une bataille sanglante en dépit de l’apparition, en fond de scène, de la proue d’un navire de guerre, réplique exacte de La Nave Puglia, corvette offerte par la Marine italienne à D’Annunzio qui l’installa dans les jardins de sa demeure. Les décors du trois et du quatre sont plus réussis, en particulier celui de la chambre de Francesca, à condition d’apprécier cette esthétique décadente, extrêmement surchargée, dans laquelle l’émotion tend à se noyer. La direction d’acteurs, très premier degré, frôle à plusieurs reprise le ridicule, notamment au dernier acte. Cela étant posé, le travail de Del Monaco ne méritait tout de même pas la bordée de huées qui l’a accueilli au rideau final.
On l’aura compris, c’est l’exécution musicale, exempte de reproches majeurs, qui justifie pleinement notre satisfaction. Daniel Oren saisit à bras le corps cette partition opulente dont il livre une lecture spectaculaire, en prenant bien soin de ne pas couvrir les chanteurs. Tout au plus aurions-nous souhaité, ici davantage de lyrisme, là un zeste supplémentaire de sensualité, par exemple dans le grand duo qui conclut le troisième acte à la fin duquel les deux amants cèdent à leur désir. Les scènes d’affrontement et de bataille, en revanche, sont pleinement convaincantes. Saluons l’excellence des nombreux rôles épisodiques qui mériteraient tous d’être cités, en particulier Yuri Kissin, ménestrel facétieux et Wojtek Smilek, parfaits dans leurs interventions du premier acte. Louise Callinan campe une Samaritana fragile dont le timbre frais et lumineux fait merveille dans l’émouvant duo qu’elle interprète avec sa sœur.
Andrea Hill, Carol Garcia et Manuela Bisceglie sont irréprochables en dames de compagnie de Francesca, tout comme Grazia Lee, particulièrement touchante en témoin impuissant du drame qui se noue. William Joyner incarne avec subtilité le traître de service, Malatestino dell’occhio. Le ténor américain excelle à traduire la complexité de ce personnage violent qui, par dépit amoureux, va dénoncer les deux amants. De plus, son timbre corsé offre un contraste idéal avec la voix solaire de son rival. Dans le rôle du mari trompé, George Gagnidze fait des débuts remarqués à l’Opéra. Doté d’une voix solide dont le volume franchit sans peine l’imposante masse orchestrale, le baryton géorgien accomplit également une performance scénique en jouant l’intégralité de son rôle dans un fauteuil roulant.
Autres débuts in loco, ceux de Svetla Vassileva à qui échoit la lourde tâche d’interpréter le rôle écrasant de Francesca pour lequel elle ne manque pas d’atouts. La soprano bulgare possède un physique ravissant et un timbre clair et homogène. Elle affronte crânement les difficultés de sa partie qui la poussent parfois jusqu’aux limites de sa tessiture essentiellement lyrique, notamment dans la scène qui l’oppose à Malatestino, au dernier acte. Plus à son affaire dans l’élégie, elle parvient à composer une héroïne sensible et attachante. L’accueil chaleureux que lui réserve le public est amplement mérité.
Cependant, à l’applaudimètre, le grand triomphateur de la soirée est Roberto Alagna qui effectue une rentrée magistrale à l’Opéra de Paris après six saisons d’absence, à l’affiche d’un ouvrage où on ne l’attendait pas forcément. En grande forme vocale, le ténor français ne force jamais ses moyens dans un rôle où se sont illustrés naguère Mario del Monaco et Placido Domingo. L’élégance de son phrasé, la séduction immédiate qu’exerce son timbre ensoleillé, alliées à un physique d’éternel jeune premier font de lui un Paolo il Bello proche de l’idéal. Pour l’œuvre qui effectue son entrée au répertoire de L’Opéra de Paris et pour ses interprètes, cette production, en dépit de ses faiblesses, constitue l’un des événements majeurs de la saison.
 
(1) Les productions du Metropolitan Opéra avec Renata Scotto et Placido Domingo (1984) et du Festival de Macerata avec Daniela Dessi et Fabio Armiliato (2004) ont fait récemment l’objet de report en DVD. On pourra également se procurer en CD l’écho des représentations de la Scala en 1959 avec Magda Olivero et Mario del Monaco.
 

 

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