Un spectacle tient parfois à peu de choses : partant du constat que Thomas Adès fréquentait régulièrement le Journal d’un disparu de Janáček (en tant que chef), Lukas Hemleb (qui signe la conception et la mise en scène) trouve une correspondance presque baudelairienne entre l’œuvre pour ténor du tchèque et une série de pièces écrites par notre contemporain – Növények (Plantes) – et créées au Wigmore Hall en 2022. Le premier explore les affres amoureuses d’un jeune paysan de Moravie quand le second évoque la nature et sa sensualité. Tchèque ici, là Hongrois : tout, jusque dans la musicalité des langues, dialogue. Seul l’ajout de la pièce pour piano du britannique Darknesse Visible en hémistiche du spectacle peine à faire sens.
C’est ainsi que deux œuvres, pourtant assez éloignées d’un besoin scénique, trouvent une théâtralité inédite. La réalisation en devient aisée : le plateau – rapidement vide – laisse la place à un fond de scène en vidéos évocatrices de Luca Scarzella, quelques objets (le bœuf de Janik) servent d’appui et la direction d’acteur fait le reste. Janik arpente la scène de manière agitée, la locutrice hongroise opère comme un ange gardien apaisant, bohémienne et choristes constituent des centres de gravité qui dynamisent le dispositif.
En fosse, pour opérer la rencontre entre deux compositeurs distants d’un siècle, choix a été fait d’un arrangement du Journal d’un disparu. Le piano se voit accompagné par les quelques instruments nécessaires à l’œuvre chambriste d’Adès. Le travail de Laurent Cuniot est remarquable : violon, petite harmonie… on retrouve là tous les tons et rythmes si propres à la musique de Janáček. Seule exception : le glockenspiel sonne complètement incongru dans cette économie. La direction musicale, pilotée par Marc Desmons, s’avère irréprochable.
Laura Kimpe et Olga Bystrova brillent dans leur courte scène de chœur. Leurs timbres ronds et chauds rencontrent à la perfection celui plus noir et piquant d’Angela Simkin. La mezzo-soprano subjugue, grâce à son ambigus et son charisme scénique, dans ces pièces modernes qui mélangent de manière très baroques le beau et l’étrange. Helena Milošević (Zejka, la bohémienne) trouve toute la séduction dans un phrasé suave quand Vladimír Šlepec propose un portrait intelligent du paysan tchèque. Dommage qu’il lui manque un demi-ton à l’aigu, tiré et diaphane, pour rendre complètement justice à l’œuvre.


