Jean-Paul Fouchécourt est la clé de cette parade sauvage

Les Illuminations - Evian

Par Christophe Rizoud | sam 12 Janvier 2013 | Imprimer
 
Obnubilé par les commémorations wagnériennes et verdiennes, on oublierait presque que 2013 marque aussi le centenaire de la naissance de Benjamin Britten, un des grands maîtres de l'opéra du XXe siècle. Paris semble pour l'instant ne pas vouloir s'en souvenir quand l'Orchestre des Pays de Savoie propose dans le cadre de sa saison musicale à La Grange au Lac d'Evian deux cycles majeurs de mélodies du compositeur britannique : Les Illuminations d'après les poèmes d'Arthur Rimbaud, et la Sérénade pour cor, ténor et orchestre à cordes. Deux œuvres au lyrisme intense dont le premier des points communs, outre l'effectif instrumental, est d'avoir été composées à la même époque, durant la seconde guerre mondiale, sans que les événements tragiques qui ensanglantaient l'époque ne semblent avoir eu d'influence sur l'écriture. L'une et l'autre se présentent comme une succession de petits tableaux aux climats contrastés, tantôt sombre, tantôt lumineux, tour à tour agités, exaltés, parfois même enjoués, ou au contraire profondément méditatifs, voire douloureux, à l'image du verbe insaisissable d'Arthur Rimbaud. Plane évidemment sur les deux partitions l'ombre géante de Peter Pears, l'éternel compagnon. Même si Les Illuminations furent à l'origine écrites pour la soprano Sophie Wyss, le ténor eut vite fait de se les approprier, rendant ainsi plus évidente l'identification entre Rimbaud, Britten et le narrateur, dans un jeu trouble de correspondances qui culmine avec « Being Beauteous », un chant d'amour que le compositeur dédia à son interprète et amant.
Sans lever totalement l'ambiguïté, la personnalité vocale de Jean-Paul Fouchécourt éclaire davantage le versant narratif que passionnel du premier cycle. Porté par une diction française infaillible et cette émission haute si caractéristique, le chanteur se fait d'abord conteur, rhapsode malicieux dont l'art du récit s'épanouit dans « Antique » et surtout « Royauté », dont le « il était une fois » est dit avec une gourmandise jouissive. L'exclamation prophétique de « Villes » ou l’affirmation véhémente de « Fanfare » (« je suis la clé de cette parade sauvage ») qui revient ensuite dans le cycle comme une incantation demanderaient à être proférées avec encore davantage de force. De la même façon, ce sont les aspects les moins héroïques de la Sérénade qui mettent le mieux en valeur la subtilité dont est capable Jean-Paul Fouchécourt : la nostalgie de « Pastoral » ou la plainte saisissante d'« Elegy » plus que l'éclat paradoxalement solaire de « Nocturne ». Le cor de Benoit de Barsony, plus à l'aise chez Britten que dans la virtuosité chasseresse du concerto de Mozart, participe dans une moindre mesure à cette cérémonie crépusculaire entre mots et notes. 
  
Surtout Nicolas Chalvin intègre les solistes au discours instrumental, n'oubliant pas que c'est à l'orchestre d'abord qu'il appartient d'évoquer. Lui aussi se fait chantre, et peintre par la façon dont il utilise la couleur orchestrale pour donner à ressentir, tel un impressionniste, les différents paysages sonores. Cet ancien assistant d'Armin Jordan offre ainsi la convaincante démonstration du niveau de qualité auquel est parvenu l'Orchestre des Pays de Savoie en trois années d'une direction que l'on sent mieux qu'attentive : bienveillante. La symphonie N°29 de Mozart, proposée en conclusion de programme, ne nous apprend rien de plus. Là encore, la discipline n'entrave ni la dynamique, ni la fluidité, ni l'élégance d'un propos magnifié par l'acoustique de La Grange au Lac, cette cathédrale de bois dont les piliers sont des bouleaux séchés importés de Russie. Ces troncs d’arbre plantés autour de la scène sont, avec les six lustres en cristal de Murano et de Bohème, une attention supplémentaire à Mstislav Rostropovich pour qui Antoine Riboud, président de BSN (devenu depuis Danone) fit édifier en 1993 cet auditorium de 800 places à l'architecture unique en Europe.
Deux mouvements de la Simple Symphony, offerts en cadeau à un public trépignant d'enthousiasme, parachèvent cet hommage à Benjamin Britten, qui devrait être rediffusé sur France Musique le 18 février.
 
 
 
 
 

 

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