Jusqu'au sublime

Jenufa - Marseille

Par Maurice Salles | mar 31 Mars 2009 | Imprimer
Leos JANACEK (1854-1928)
Jenufa
Opéra en trois actes
Livret du compositeur
D’après la pièce de théâtre de Gabriela Preissova « Sa belle-fille »
 
 
Mise en scène, Patrice Caurier et Moshe Leiser
Production de ANGERS NANTES OPERA
 
Décors, Christian Fenouillat
Costumes, Agostino Cavalca
Lumières, Christophe Forey
 
Jenufa : Olga Guryakova
Grand-mère Buryja : Sheila Nadler
Kostelnicka : Nadine Secunde
La femme du maire : Linda Ormiston
Karolka : Virginie Pochon
Barena : Cécile Galois
Jano : Malia Bendi Merad
 
Laka Klemen : Hugh Smith
Steva Buryja : Jesus Garcia
Le contremaître et le maire : Patrice Berger
 
Chœurs de l’Opéra de Marseille
Direction du chœur, Pierre Iodice
 
Orchestre de l’Opéra de Marseille
 
Direction musicale, Mark Shanahan
 
Marseille, le 31 mars 2009 
 

Comment définir Jenufa ? La trame, inspirée d’une pièce de théâtre, invite à voir dans cette œuvre un avatar tchèque du réalisme social, du naturalisme français, du vérisme italien. Dans un milieu rural des plus conformistes, où la promiscuité soumet les individus à la loi du qu’en-dira-t-on, les femmes doivent être irréprochables car en cette fin du XIX° siècle on est loin du droit au plaisir et à la contraception. Pour avoir cédé à l’ardeur sexuelle de celui qu’elle aime, l’héroïne se retrouve, au lever de rideau, bien embarrassée. Tout est prêt pour le tableau pitoyable de la déchéance annoncée de la fille-mère et la dénonciation de l’infanticide au fond des campagnes..
 
Or, ce développement attendu, Janacek le déjoue dès le début. Son livret n’est ni un documentaire sur la violence de la vie dans la campagne morave, en particulier celle subie par les femmes, ni une enquête sociologique sur un infanticide en milieu paysan. D’emblée l’acte d’exposition confronte des valeurs, par la bouche de Laca l’exclus. Jenufa se trompe si elle se croit aimée : elle est seulement désirée pour sa beauté physique. L’amour véritable est autre chose. Elle n’est pas la seule du reste à se tromper : sa mère adoptive place au-dessus de tout le souci de sa réputation. A la fin de l’opéra Jenufa et la Kostelnicka, dépouillées par les événements ou les autres personnages de leurs illusions pourtant si communes, en viendront à le reconnaître. Le contenu de Jenufa, c’est l’histoire douloureuse de cette conversion, née d’attentats facteurs de rédemption.
 
C’est assez dire combien l’oeuvre échappe à l’orbite naturaliste, y compris sur le plan musical, malgré la présence de chants et danses qui semblent authentiquement folkloriques. C’est en définitive un hymne à l’amour véritable, non celui des formes conventionnelles ou des modes provisoires, mais celui de l’invisible, de l’intemporel, de la permanence des qualités, où la fidélité s’enracine, comme celle de l’artiste à son idéal.. C’est donc la ferveur qui anime la partition, celle d’un Janacek penché sur les douleurs de ses personnages avec la compassion et le respect d’un Dostoïevski envers les humbles, et qui les fait chanter avec des accents si justes qu’ils donnent une bouleversante impression de naturel. On se plaît à dire que cette ferveur dénuée d’emphase était communiquée par les interprètes de cette représentation, à commencer par les musiciens de l’orchestre. Manifestement le courant est passé avec Mark Shanahan, qui a obtenu une exécution d’une grande finesse dans les dosages sonores, la précision rythmique et d’un lyrisme vivant, tous pupitres confondus.
 
Sur la scène, les chanteurs rivalisent d’investissement, contribuant à l’impact émotionnel du spectacle. La modeste Barena, la pétulante Karolka, la bêcheuse épouse du maire, le joyeux Jano, le contremaître autoritaire et le maire endimanché, tous ces rôles de deuxième plan prennent toute leur part scénique et vocale dans le tableau. Les chœurs ne sont pas en reste, enjoués et dynamiques au premier acte, atterrés ou menaçants au dernier. Sheila Nadler est une aïeule convaincante, comme le brun Jesus Garcia campe justement un Steva arrogant dans l’ivresse mais peu consistant. Hugh Smith est ovationné pour son Laka vibrant, dont il exprime aussi bien les éclats que l’intensité émotive. Nadine Secunde, après un premier acte douloureux tant les aigus semblent difficilement émis, subjugue dans les deux actes suivants ; les incertitudes éventuelles dans la maîtrise de la voix s’accordent avec les situations paroxystiques, et la force de la composition dramatique balaie toute perplexité. Une Kostelnicka magistrale. Olga Guryakova, enfin, interprète acclamée du personnage-titre, est une Jenufa exquise, aussi savoureuse et touchante à entendre que belle et bonne à regarder en tant qu’actrice, au jeu aussi nuancé que le chant.
 
La production était celle de Nantes Angers Opéra, couronnée du prix Claude Rostand du syndicat professionnel de la Critique en 2007. La réussite de la reprise tenait sans doute à la présence de Patrice Caurier et Moshe Leiser et à leur soin quasi-maniaque des détails qui font sens. Dire que l’on approuve tous leurs choix serait excessif, mais l’absence du mur d’icônes chez la Kostelnicka, (pourtant lié à son étrange religiosité) ou le bouquet de Laka que Jenufa laisse choir après l’avoir inconsciemment trituré ne sont que des vétilles par rapport à un travail de mise en scène et de direction d’acteurs qui sert bellement l’oeuvre. Décors sobres et fonctionnels, sans la moindre échappée sur la campagne, parti-pris lui aussi à discuter. Les lumières de Christophe Forey, étranges au deuxième acte – Jenufa ouvre les volets parce que le soir est venu et on découvre une clarté très vive, et les éclairs qui accompagnent l’irruption de la bourrasque ont des éclats de grand guignol – accompagnent au dernier acte l’étape finale de la révélation. Lorsque Jenufa comprend enfin que Laca est celui qu’elle doit aimer, la lumière blanche illumine une scène mystique, couronnement de la partition et de la représentation. On l’aura compris, Marseille, première ville en France à avoir donné Jenufa dans sa langue d’origine, peut être fière d’avoir remis ce chef d’œuvre à l’affiche dans ces conditions.
 
Maurice Salles 

 

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