Kaléidoscope

Falstaff - Liège

Par Elisabeth Bouillon | dim 22 Novembre 2009 | Imprimer
Jusqu’à la résurrection de La Fenice, le 12 novembre 2004, avec Traviata (Maazel/Carsen), le chapiteau PalaFenice, rebaptisé pour l’occasion Palais Opéra, a hébergé la plupart des spectacles du célèbre théâtre. Il abrite maintenant pour deux ans les productions à grand effectif de l’Opéra Royal de Wallonie. Falstaff inaugure ce lieu chaleureux, convivial mais spartiate : loges d’artistes, cantines, ateliers minuscules, ni cintres ni fosse d’orchestre, seuls les sièges des spectateurs sont confortables !
Cette nouvelle production échappe à toute classification. Débordante de fantaisie, d’inventivité, truffée de belles images mais échevelée et virevoltante, la mise en scène tient de la commedia dell’arte. On est heureux de lire sous la plume de Stefano Poda, qui signe également décor, costumes et lumières, que « Différente de la vie, la vérité artistique possède une finalité poétique : elle s’élève à un niveau supérieur et devient abstraction. » Qu’il ait cherché  à donner sur scène un équivalent non descriptif de l’action, fort bien, cela nous change très agréablement des trivialités que l’on nous impose trop souvent, mais l’abstraction ne doit pas nuire à la compréhension. Imaginez-vous l’œuvre vue au travers d’un kaléidoscope : vous tentez en vain de suivre l’action, elle vous échappe. Elle se métamorphose constamment, éclate en nombreux morceaux qui se rassemblent ensuite dans un ordre différent. On y perd son latin. Sans pour autant souhaiter une illustration à la lettre, on aurait aimé sur scène un centre de gravité, un contrepoint non pléonastique à ce feu d’artifice qu’est la musique de Falstaff, en particulier une direction d’acteur, par ailleurs excellente, plus recentrée sur le personnage principal qui a du mal à exister. De plus, un Falstaff sans bedaine, ce n’est plus Falstaff1. Devenu mince dans cette mise en scène, il va, il vient, comme balayé par les machines à vent, feuille morte (très présentes, les feuilles mortes tombent du ciel, jonchent le sol, se promènent sur les murs en projections blanches ou colorées) jouet des zéphyrs malicieux. C’est tout le contraire que l’on attend de Sir John Falstaff. Le créateur du rôle, Victor Maurel, qui avait également créé le rôle d’Otello, était une star que les directeurs de théâtres s’arrachaient à prix d’or. Ce baryton basse en possession de tous ses moyens, un très bel homme que l’on avait été entièrement capitonné, combla Verdi non seulement par son exécution vocale mais par sa verdeur de gentilhomme déchu, hâbleur, pittoresque, trivial et par son humour, un humour qui permet à Falstaff de rire de lui-même avec ses détracteurs. Ce rôle ne convient pas à un chanteur en fin de carrière, comme on l’a déjà vu dans le passé. Il manque à Ruggero Raimondi la qualité du timbre, la souplesse vocale, le phrasé, l’amplitude aisée et les graves sensuels que nous attendons tous. Dépourvue des rotondités qui caractérisent le personnage, sa verve tombe à plat.
 
A l’inverse, tous les autres personnages nous ont charmés, à l’exception du Bardolfo à la voix presque imperceptible de Pietro Picone. Délectables, les joyeuses commères de Windsor, très bien mises en valeur par la mise en scène et les costumes : d’une grande aisance et d’une technique très sûre, les voix s’harmonisent à merveille. Virginia Tola est une Alicia de grande classe qui dirige les hommes sans en avoir l’air, créant autour d’elle un spirituel consensus féminin. Son soprano lyrique voluptueux, riche en harmoniques, s’épanouit pleinement, tout particulièrement dans la cantilène2. La fraîcheur et la pureté du timbre flûté de l’exquise Sabina Puértolas en Nannette se marie à merveille avec le sien, évoquant la complicité mère-fille face au complot masculin d’un mariage forcé. La Meg de Liliane Mattei, au timbre mordoré et mordant à la fois, pétille de jeunesse. La jolie voix sombre de Cinzia de Mola, distribuée en Miss Quickly, possède de multiples facettes. Elle incarne un personnage haut en couleurs.
Chez les hommes, même bonheur. Le baryton Luca Salsi au beau style, à la voix ronde et cuivrée, interprète un Ford très contrasté. Personnage peu recommandable au début, prêt à sacrifier sa fille à ses intérêts, il trouve sans peine, dans son arioso, les couleurs noires de la colère auxquelles succède un lyrisme envoûtant pour célébrer la jalousie3. Tiberius Simu dans Fenton, est un partenaire idéal pour Sabina Puertolas. Le jeune couple, en contrepoint de la farce endiablée qui se déroule autour d’eux, nous transporte dans une sphère idéale d’amour partagé, leurs timbres étincelants s’entremêlent en des cantabile d’une élégiaque beauté. Très bonne prestation également de Gregory Bonfatti dans le docteur Caïus, de Luciano Montanaro dans Pistolet et des chœurs qui ont pourtant fort à faire en scène.
 
L’orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie se joue des difficultés de la partition malgré la disposition particulière des très nombreux instrumentistes, alignés par cinq ou six tout au long de la scène, certains, en particulier les percussionnistes, restant très éloignés du chef. A la différence des opéras verdiens précédents, l’orchestre a sa vie, souvent indépendante des voix. La polyphonie très complexe de l’œuvre ultime du maître nécessite une justesse absolue, une parfaite précision rythmique accompagnée de la plus grande transparence, des tempi très contrastés, des nuances subtiles, ciselées, de la légèreté et une grande virtuosité car tous les affects de l’âme humaine y sont évoqués. La partition aux nombreux ensembles ne supporte aucun décalage ce qui est particulièrement difficile à réaliser avec tout ce monde sur scène4. Eh bien, tout cela, nous l’avons trouvé sous la baguette de l’excellent Paolo Arrivabeni pour lequel Verdi semble n’avoir plus de secrets. Un chef à suivre !
 
1 Falstaff : « Mi struggete le carni! Se Falstaff s’assottiglia
Non è più lui, nessuno più l’ama; in quest’addome
C’è un migliaiodi lingue che annunciano il mio nome! »
(Vous me rongez les chairs! Si Falstaff maigrit
Ce n’est plus lui, plus personne ne l’aime ; dans cet abdomen
Il y a un millier de langues qui annoncent mon nom.) Acte I, premier tableau.
A noter que durant ces répliques, l’orchestre perd toute densité. Le représenter mince, c’est donc le vider de sa substance.
 
2 Alice, lisant la lettre de Faltaff : « Ma il viso tuo su me resplendirà
Comme una stella sull’immensità »
(Mais ton visage sur moi resplendira
Comme lune étoile dans l’immensité. »
Allusion malicieuse et émue au premier duo d’Otello et Desdémone.
 
3 « Laudate sempre sia nel fondo del mio cor la gelosia. » (Louée soit la jalousie toujours tapie dans le fond de mon cœur.)
 
4 Ainsi dans le premier ensemble du deuxième acte, les neuf protagonistes chantent chacun des textes différents.

 

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