La Cigale, Mozart et la fourmi

Requiem pour une nuit - Paris

Par Romain Louveau | mar 18 Novembre 2008 | Imprimer
Wolfgang Amadeus Mozart (1756 - 1791)
Requiem pour une nuit
Concert-Spectacle de l’Opéra Studio de l’Opéra National du Rhin composé d’extraits d’opéras du compositeur.
Direction musicale Nuove Musiche, Eric Lederhandler
Direction musicale de l’Opéra Studio, Vincent Monteil
Mise en scène, création lumière, François de Carpentries
Dramaturgie, conception des costumes, Karine Van Hercke
Manuel Betancourt (Don Giovanni, Don Alfonso, Papageno)
Susanne Braunsteffer (Elvira, Fiordiligi, La Contessa)
Anaïs Mahikian (Susanna, Zerlina, Despina, Pamina, Barbarina)
Pauline Sabatier (Dorabella)
Xin Wang (Don Ottavio, Ferrando, Idamante)
Olivier Déjean (Leporello, Figaro, Guglielmo, Don Alfonso)
Andrey Zemskov (Sethos, Commendatore)
Orchestre de musiciens du Nuove Musiche et des Czech Virtuosi
Paris, La Cigale, le 18 novembre 2008
La Cigale, Mozart et la fourmi

Le concert spectacle proposé par l’opéra-studio du Rhin avait de quoi éveiller les angoisses profondes des aficionados d’opéra les plus rigides. La perspective d’assister, à la Cigale, à la mise en scène de la mort de Mozart, hanté dans ses derniers rêves par les personnages qu’il a créés et qui reviennent, l’espace d’une nuit, lui chanter à l’oreille les grands tubes du répertoire : voilà qui pouvait inquiéter !
Mais Forum Opéra, qui savoure sa réputation à l’écart du politico-musicalement correct, ne rate pas l’occasion de saluer de jeunes artistes, et sans l’ombre d’une hésitation, envoie pour l’occasion ses recrues vers la banlieue de l’opéra. Et finalement on se sent bien à la Cigale, loin du décorum du Palais Garnier, de la population boboïsante de la Bastille et de la bataille d’Hernani qui sévissait la veille à la première de la Flûte ; ce soir, sur scène et dans la salle, il règne une atmosphère d’indulgence naïve, et à voir Mozart allongé dans un lit queen-size – dont on envie un nombre surprenant d’édredons – on se dit qu’il peut dormir sur ses deux oreilles : cette fois il échappera au scandale.
Alors évidemment, quelques clichés se sont donnés rendez-vous : les proches de Mozart qui entrent dans la chambre et déchiffrent les premières pages du Requiem, le petit rire enfantin qu’on se croit obligé d’allouer au compositeur depuis Miloš Forman, le commandeur qui l’emporte à ses derniers instants : tout y est. Mais la mise en scène de François de Carpentries et Karine Van Hercke surprend par la facilité et la finesse avec laquelle elle parvient à lier les enchaînements de scènes et les changements de personnages dans ce joyeux bordel : Mozart, qui dans ses rêves joue au Don Juan avec Susanna (!) se fait interrompre par Constance en Elvira onirique, sur un "Ah fuggi il traditor" qui ne manque pas de saveur.
La performance des chanteurs, toujours professionnelle, ne laisse pas de proposer de très beaux moments. Dans cette parfaite adéquation du théâtre, de la scénographie et des rôles à leurs moyens, certaines des scènes les plus délicates du répertoire étonnent ainsi par leur efficacité. Saluons le travail de Pauline Sabatier, à la projection sûre et aux phrases soignées et Susanne Braunsteffer, (décevante dans "Dove Sono", mais par ailleurs impressionnante en Elvira par son timbre de caractère), qui confine à la perfection dans les ensembles de Cosi. A leur côté, Olivier Déjean, très correct en Figaro et Leporello, achève de donner au "Soave sia il vento" - le plus beau moment de cette soirée - une hauteur certaine. Xin Wang, successivement Ottavio, Ferrando et Idamante, vierge de toute affection, garde une sobriété qui convient bien à son timbre clair. Excellente Susanna, Anaïs Mahikian, annonce dans "L’ho perduta" de Barbarina, une prise de rôle prometteuse à l’Opéra du Rhin le mois prochain.
Les rôles plus dramatiques (essentiellement dans la deuxième partie), peinent plus à convaincre, sans doute car l’orchestre dirigé par Eric Lederhandler, confiné au fond de scène, plutôt à son aise dans les Noces et Cosi, ne peut évidemment rivaliser avec la tradition hyper-dramatique qu’a forgée toute une discographie historique dans le final de Don Juan. Pourtant, Manuel Betancourt à sa mesure et Andrey Zemskov (malgré quelques aigus difficiles) ont manifestement tous deux le timbre pour leurs rôles, et on succombe au plaisir évident qu’ils prennent à interpréter cette scène d’anthologie.
Difficile de dire après ce seul spectacle quels artistes de la soirée nous retrouverons sur les grandes scènes. L’opéra-studio leur permettra néanmoins de se produire dans les trois théâtres de l’Opéra du Rhin, dès le mois de mars prochain(1). Le Requiem pour une nuit aura toutefois prouvé une chose : qu’il est possible de donner à de jeunes artistes une occasion de se produire à l’échelle de leur formation, et à la hauteur des attentes d’un mélomane.
Une occasion de plus de rappeler l’importance des « opéras studios », indispensables mais trop peu nombreux, et d’encourager l’Opéra Studio du Rhin pour ses efforts envers la progression des jeunes artistes dans leur carrière : un luxe que ne peut décidemment pas se refuser une école française du chant bien en peine.
Romain Louveau
(1) Dans un spectacle intitulé Je t’aime, moi non plus : extraits d’opéras réunis spécialement pour ces chanteurs, dirigé par Emmanuel Joël-Hornak et mise en scène de Philippe Arlaud. Premières : Colmar le 22 mars, Mulhouse le 5 avril et Strasbourg le 3 juillet.
>> www.operanationaldurhin.fr – Rubrique l’Opéra Studio 
 

 

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