La Cité s'hambourgeoise…

Orpheus - Paris (Philharmonie)

Par Viet-Linh Nguyen | mar 06 Janvier 2009 | Imprimer
Etrange objet musical non identifié redécouvert il y a environ 30 ans que cet Orphée de Telemann sur un livret anonyme inspiré de celui que conçut Michel du Boulay pour Louis Lully (et non Jean-Baptiste comme on l'entend quelquefois). Tout d'abord une intrigue abracadabrantesque, renouvelant le mythe avec l'immixtion du personnage d'Orasie, Reine de Thrace follement éprise d'Orphée et jalouse de sa rivale Eurydice au point de l'assassiner. Et puis, une écriture musicale composite, synthèse du style hambourgeois à la Reinhardt Kaiser, mâtinée d'airs italiens (sur des paroles tirées d'opéras d'Haendel), et de chœurs français (sur des vers provenant d'œuvres de Lully). Voilà un opéra inclassable, trilingue, entre intermède, divertissement et tragédie, aux airs courts et rafraîchissants. Certes, il n'y a pas fondamentalement ici de bouleversement révolutionnaire, mais plutôt une juxtaposition harmonieuse des éléments issus de cultures musicales opposée, sur un livret – il faut bien l'avouer – dramatiquement assez faiblard et déséquilibré (gigantesque premier acte).
 
Si cette soirée fut une réussite, ce fut sans conteste grâce à la présence d'Ann Hallenberg, impériale dans le rôle de la vengeresse et jalouse Orasie. Dès son premier air "Wie hart ist mir das Schicksal noch ?" on apprécie cette belle projection d'un timbre uni et profond. Les récitatifs sont fermes et assurés, le chant bien assis même si de temps à autre l'émission est tendue ("Lieben, und nicht geliebet seyn", "Ach, fünd' ich nicht"), les airs de fureur à l'italienne jouissifs et mitrailleurs. Le premier acte voit donc le personnage d'Orasie, très présent, se tailler la part du lion, quitte à écraser de sa fière prestance ses autres collègues. L'Orphée de Henschel s'avère hélas brouillon et imprécis en dépit d'un timbre rocailleux, et souffre d'un vibratello permanent, notamment dans "Einsamkeit ist mein Vergnügen" ou "Fliesst ihr Zeugen". En outre, le phrasé est excessif tant le baryton surjoue son rôle, transformant le demi-dieu en caricature geignarde. Il parvient cependant à se faire aimer de Daphné Touchais qui campe une aimable et charmante Eurydice de sa voix claire et innocente. Un peu crispée dans ses courtes apparitions du premier acte (duo d'amour "Ohne dich kann ich nicht leben"), la soprano légère se révèle touchante de fragilité dans les scènes infernales.
A côté de cette galaxie plus ou moins sérieuse, les personnages secondaires comiques de Céphise et d'Eurimède sont brossés avec verdeur et drôlerie par Caroline Meng et Rainer Trost dans une optique purement "buffa" réjouissante de spontanéité (toute la scène 8 de l'acte I). Enfin, le Pluton de Marc Labonnette, débonnaire et grognon, d'abord paniqué par l'intrusion d'Orphée, puis mélomane cédant rapidement à ses suppliques répond bien à l'action du livret, quand bien même le maître des Enfers en ressort peu redoutable.
 
La lecture de David Stern, familier de Telemann - qui s'est déjà aventuré avec bonheur dans Der Tag des Gerichts et Jephta - est celle d'un Chardin ou d'un Boucher qui procède par touches de couleurs, tout en courbes et douceur. L'ouverture est ronde, chaude, les temps peu marqués, le premier chœur alangui voire mollasson ("Angenehmer Aufenhalt"). De l'orchestre d'Opera Fuoco émerge le continuo très volontariste de Jay Bernfeld, qui soutient avec brio et expressivité les récitatifs, de même que des bois grainés et des flûtes coulantes. Le noyau des cordes est plus terne, en retrait mais attentif et sensible. Autant dire que l'interprétation ne parvient pas réellement à insuffler sérieusement du drame à des péripéties farfelues et à des dialogues d'une platitude expliquant peut-être l'anonymat de leur auteur (notamment la scène de trépas d'Euridyce, où Orphée, hébété, répète 3 fois "Ach, Eurydice, stirbest du ?" – Ah Eurydice, tu te meurs ?").
 
En définitive, il s'agit là d'une lecture paisible et éminemment agréable à entendre de cette œuvre rare de Telemann, d'où se détache très nettement l'Orasie d'Ann Hallenberg, et qui pousse l'auditeur, sitôt sorti, à se procurer au plus vite l'enregistrement de René Jacobs avec l'Orasie très différente de Dorothea Röschmann (Harmonia Mundi).
 
 
  
  

 

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