La faute au Copi

Les quatre jumelles - Paris

Par Placido Carrerotti | jeu 12 Février 2009 | Imprimer
L’Opéra-bouffe est un genre bien délaissé par les compositeurs contemporains. On ne peut donc que se réjouir de voir un jeune compositeur tenter de relever le gant, et se réjouir encore davantage de la réussite musicale de cette hasardeuse tentative.
Car le pari était loin d’être gagné avec une telle source littéraire. Le propos tient en peu de mots. Nous sommes en Alaska. Un premier couple de jumelles,  Maria et Leïla, s’injurie entre deux piqures de morphines. L’une a offert à l’autre des chiens enragés. Injures, coups, bras dévoré … Finalement, Leïla s’écroule poignardée. Arrivée d’un second couple, Fougère et Joséphine, tout aussi déjantées. Nouvelles injures, nouvelles menaces, nouvelles piqures, nouvelles tractations financières, nouvelles jumelles successivement laissées pour mortes avant de ressusciter… Avec ça, des dialogues limités à de simples éructations, le mot « salope » constituant à peu près la moitié du vocabulaire utilisé. Quelques rires complaisants (au début uniquement : disons, les quinze premiers « salopes ») qui ne convainquent pas le reste du public. Des voisins mal à l’aise ; d’autres qui regardent leur montre en baillant dès la vingtième minute … On nous dira – bien sûr – que c’est fait exprès, qu’il s’agit de créer un malaise, de démontrer l’absurdité de ci ou de ça (de l’argent, de la mort, de l’Alaska …)… Drame pour certains, comédie burlesque pour d’autres. Bref, tout ce que la vacuité laisse comme champ libre à une imagination bien disposée. Et je ne suis pas certain que ce « déconneur » de la bande de Charlie-Hebdo, militant actif de la cause homosexuelle, dessinateur talentueux, se serait vu en icône de la pensée du néant. Mais peut-être après tout s’en est-il laissé convaincre sur la fin.
Il fallait donc vraiment avoir du talent à revendre pour transformer un tel pensum en une réussite lyrique.
Premier élément du succès, la musique de Régis Campo : inventive, sautillante, et en même temps rigoureuse. En effet, la partition de Campo réintègre dans le cadre figé d’un ouvrage composé, une œuvre dramatique dont un des principaux défauts est justement l’absence de repères spatio-temporels. Une trahison, en quelque sorte, mais qui apporte au tout, une cohérence qui manquait à la pièce seule. Au service de cette musique, une formation orchestrale remarquable, superbement conduite par Laurent Cuniot.
Autre éléments de la réussite, un quatuor vocal épatant, d’une diction irréprochable. Quatre belles voix bien harmonisées, au sein desquelles je distinguerais tout de même le duo masculin aux couleurs chaudes et variées, et plus particulièrement le sopraniste Fabrice Di Falco au timbre rare.
En mettant en place un spectacle très construit, Jean-Christophe Saïs semble avoir lui aussi pris le parti de la structure. La scénographie, les éclairages, les costumes et les maquillages, un peu à la Bob Wilson, renforcent cette démarche. L’ensemble de la production contribue ainsi à nous rendre accessible un texte a priori mal taillé pour le lyrique.
Au final, une bonne soirée et, on l’espère, un premier pas vers d’autres ouvrages lyriques. C’est tout le mal qu’on souhaitera à cette équipe !

 

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