La fille cachée de Rossini

Adina - Bad Wildbad

Par Maurice Salles | ven 20 Juillet 2012 | Imprimer
 
Que l’on sache, Rossini n’eut pas d’enfants. Aurait-il aimé avoir une fille ? Il conserva toute sa vie par devers lui le manuscrit original d’Adina, farsa en un acte que lui avait commandé le Sao Carlos de Lisbonne, comme si une tendresse particulière l’attachait à cette partition, la dernière d’un genre qui l’avait rendu célèbre. Peut-être aurait-il déploré la pause pratiquée à Bad Wildbad ; mais de la même manière que jadis les impresarii devaient soutenir leurs finances par le revenu des tables de jeu, le festival a un besoin impérieux des revenus du bar. Pause donc, amenée par un sketch totalement étranger à l’œuvre mais somme toute assez proche de pratiques courantes en 1818. Resté seul en scène, Bruno Pratico, que son rôle dépourvu d’air réduit à une portion incongrue pour un interprète de son calibre, s’avance vers la fosse et demande au chef un extra, qui lui est accordé. Tiré de L’Inganno felice – une autre farsa – l’air de Batone donne l’occasion au baryton-basse chevronné d’une magistrale démonstration de technique vocale en termes de volubile agilité.
On sait que le livret résume – et a probablement pillé – Il Califo e la schiava de Romani et rappelle assez L’enlèvement au sérail. Il y a trois vrais rôles, celui de l’héroïne, celui du Calife et celui de l’amoureux, et deux utilités, le jardinier en chef Mustafà et Ali, l’esclave fidèle du Calife. La mise en scène d’Antonio Petris fait de ce dernier un personnage étrange et ambigu, que son maître semble fasciner et qui mourra quand le calife reconnaîtra sa fille. Cette invention suggère un substrat de non-dits, de passions muettes et mystérieuses qui enrichit les données quelque peu élémentaires du sujet. Elle trouve son prolongement dans les décors, eux aussi signés d’Antonio Petris. A l’extérieur un panorama stylisé de Bagdad à travers le profil de monuments, à l’intérieur parois coulissantes et moucharabieh réinventé qui constituent autant de refuges que de pièges propices à l’espionnage. Dans ce dispositif fonctionnel, gageure compte tenu de l’exigüité de l’espace scénique, les lumières de Kai Luczak modifient l’atmosphère selon les affects et valorisent les costumes de Marco Nateris, par ailleurs assistant à la mise en scène. La vertueuse Adina et son soupirant Selimo sont sobrement vêtus, le smoking à même la peau d’Ali le dénude autant qu’il l’habille, le calife a une riche gandoura et l’uniforme ocre des gardes devient en un clin d’œil un sévère tchador. La palme de l’extravagance revient évidemment à la tenue de Mustafà, devenu chambellan pour permettre à Bruno Pratico de porter les diamants sans lesquels il ne saurait paraître. Avec cette concession au divisme, on est plus que jamais proche des conditions de la création !
Pour son personnage comique ce chanteur exploite les ressources de sa désormais longue expérience. De près son jeu semble à la fois sommaire et chargé ; mais qu’en est-il de loin ? La chose sûre est que le public ne lui marchande pas une bruyante approbation. Le jeune ténor Christopher Kaplan (Ali) semble bien vert et quelques sons nasalisés rappellent Raoul Gimenez dont il est- sauf erreur – l’élève. C’est aussi le cas de Vassilis Kavayas (Selimo) dont l’aplomb augmente après la pause et dont les raffinements doivent peut-être à l’enseignement d’Aris Christofellis. Bon musicien aussi Raffaele Facciolà (le Calife) qui chante avec sa propre voix, sans la forcer à être plus grosse et plus grave qu’elle n’est. C’est également le cas de Rosita Fiocco (Adina), un soprano Colbran dont l’air d’entrée manque un peu d’éclat mais qui se rassure ensuite et exprime exactement l’émouvante et pudique sensibilité du personnage. Le chœur Camerata Bach, présent depuis plusieurs années au Festival, a désormais acquis une aisance en italien et une habileté scénique de très bon aloi. Peut-être le chœur d’entrée était-il un rien trop martial ?
 
C’est que le directeur musical du festival, Antonino Fogliani, s’empare de la partition avec la vitalité qui est la sienne. Il lui imprime une pulsation apparemment si naturelle qu’elle conquiert avant même qu’on le sache. Sans brutalité, sans mollesse, il entraîne l’orchestre dans une dialectique brillante qui fait étinceler la partition chère à Rossini. Une œuvre mineure, cette Adina ? Quand la musique est traitée avec ce respect amoureux, cette enfant a tout pour capter notre affection !
 
 
 

 

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