La grenouille-Bieito qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf-Tcherniakov

Boris Godounov - Munich

Par Pierre-Emmanuel Lephay | dim 17 Février 2013 | Imprimer
 
N’est pas Dmitri Tcherniakov qui veut… À vouloir marcher sur les traces du russe, Calixto Bieito s’est pris les pieds dans le tapis. On trouve en effet dans ce Boris du catalan pratiquement tout ce qu’il y avait dans La Khovantchina du russe produite dans cette même maison il y a quelques années, à commencer par une transposition dans le monde contemporain, bien glauque, et une extrême violence. Mais si chez Tcherniakov, tout est pensé et se tient (car, même si l’on peut ne pas être d’accord avec ses partis pris, il faut lui reconnaître ce talent), c’est davantage la gratuité et l’épaisseur du trait qui frappent chez Bieito, avec notamment une violence exacerbée (pratiquement tous les personnages – choristes inclus – tuent, tabassent ou se font tabasser), constante et le plus souvent inutile. Du coup, toute émotion est étouffée : pas à un seul moment on est touché par ce que l’on voit, et pire, par ce que l’on entend car ce qui se passe sur scène parasite pratiquement en permanence la musique, par exemple celle, sublime, qui accompagne la mort de Boris, gâchée par l’assassinat de la nourrice et des enfants du tsar. Si Calixto Bieito veut nous montrer que la Russie n’est pas un modèle de démocratie et que les russes sont tous des alcooliques, y compris les plus jeunes, il y a des manières plus subtiles de le montrer. La production du Mariinsky, vue l’été dernier à Baden-Baden, abordait l’œuvre sous le même angle mais sans l’outrance de la présente production qui devient franchement insupportable au fur et à mesure de la soirée.
Le revers de cette médaille, c’est l’inconsistance du personnage de Boris qui jamais n’est crédible : trop transparent, peu hanté par ses démons, monolithique (tout l’inverse de ce qu’est le tsar dans le livret), rien n’y fait, d’autant que l'interprète choisi n’arrive pas à s’imposer dans le rôle. Car n’est pas non plus Anatoli Kotcherga qui veut. Celui qui demeure l’un des plus géniaux Boris de l’après-guerre ne chante hélas plus le rôle titre de l’opéra de Moussorgsky. On a tout de même plaisir à le retrouver ici en Pimène, d’autant qu’il se montre sobre et s’avère être le chanteur le plus captivant de la soirée : il fait passer un vrai frisson, qui plus est avec une voix encore en fort bonne santé à ce stade de sa carrière. En Boris, le jeune (trop jeune ?) Alexander Tsymbalyuk, lui, n’est que prometteur, par l’extrême beauté de la voix, un physique avenant, mais de prestance, de dimension tragique, point ; en tout cas, rien qui passe la rampe. Attendons, et surveillons ce talent en éclosion. Est-ce à cause de cette timidité que l’on trouve que Vladimir Matorin en fait un peu trop en Varlaam ? À moins qu’il soit celui qui s’intègre le mieux dans la vision outrée de Bieito ? Passons sur le Chouisky sans relief et sans sadisme de Gerhard Siegel ou l’Innocent sans aura de Kevin Conners pour signaler le très beau Grigori de Sergeï Skorokhodov, le Chelkalov bien chantant de Markus Eiche ou la bonne tenue des rôles secondaires et des chœurs.
Est-ce au dispositif scénique que l’on doit de très nombreux décalages entre la fosse et la scène ? L’encombrante structure métallique (sorte de paquebot-bunker renfermant les appartements du tsar) qui se déplace, tourne, s’ouvre et se renferme tout au long de l’ouvrage, n’offre en effet pas toujours un bon contact entre les chanteurs (surtout les chœurs) et l’orchestre. Faut-il également pointer un manque de répétitions ? Car des décalages importants touchent parfois l’orchestre seul, ce qui est étonnant venant de cette superbe formation. Kent Nagano semble le premier à en être agacé et peine par ailleurs à trouver ses marques. S’il effectue un beau travail sur les textures et les couleurs, il convainc moins dans la peinture des climats : là encore, on est peu touché, que ce soit à la fin de l’acte de Pimène, pourtant si magique avec les chœurs en coulisse, les hallucinations ou la mort de Boris par exemple. Le bilan n’est donc pas très affriolant pour cette nouvelle production, d’autant plus prometteuse qu’elle affichait la première version, stricto senso, de l’opéra, ce qui n’est pas fréquent. Pourtant, on finit la soirée avec lassitude et désintéressement devant toute cette violence et ce systématisme. Une occasion manquée.
Cette production sera retransmise sur Mezzo mercredi 20 février à 19 h.
 
 

 

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