La justice saisie par l’opéra

Escaich, Thierry - Lyon

Par Fabrice Malkani | mer 27 Mars 2013 | Imprimer
 
Événement attendu de la saison 2012-2013, commande du directeur de l’Opéra de Lyon, Serge Dorny, la création de Claude mercredi 27 mars réunissait d’emblée trois atouts majeurs qui ont fait de cette soirée un grand moment de la création contemporaine : le livret de Robert Badinter d’après Claude Gueux (1834) de Victor Hugo, la musique de Thierry Escaich, la mise en scène d’Olivier Py. La représentation bénéficie de la direction sensible et inspirée de Jérémie Rhorer, de la qualité des musiciens et des Chœurs de l’Opéra de Lyon, de l’implication de chaque instant des chanteurs. Opéra engagé, Claude réalise sur la scène lyrique ce qui fut le combat d’un homme politique majeur de notre époque – l’abolition de la peine de mort mais aussi la dénonciation constante des conditions dégradantes de la détention pénitentiaire – en lui donnant une résonance universelle. Le livret de Robert Badinter, désireux de donner à voir et à entendre « la justice saisie par l’opéra » (voir notre brève), est fondé à la fois sur l’œuvre de Victor Hugo, sur l’étude du dossier de Claude Gueux et sur la connaissance intime qu’a l’ancien Garde des Sceaux de la machine judiciaire et de l’appareil carcéral. Il fait preuve aussi d’un sens dramatique sûr et repose sur des contrastes et des situations propres à susciter l’adhésion, voire l’empathie du public.
Claude, devenu ici un canut lyonnais incarcéré pour avoir participé à l’édification de barricades, est enfermé à la prison de Clairvaux où il se distingue par sa force et son sens de la justice. Son charisme lui vaut l’admiration des autres prisonniers, le don de pain et d’amour d’un co-détenu, Albin, qu’il protège de la brutalité de ses compagnons, et la haine du directeur, qui le sépare de celui qu’il aime. Après l’avoir supplié en vain de retrouver Albin, Claude décide de tuer le directeur et de se tuer ensuite. Échouant à mettre fin lui-même à ses jours, il est jugé et condamné à mort.
L’émotion est présente à tous les niveaux : par les paroles du livret faisant alterner les langages et les affects (Hugo y côtoie entre autres une évocation de la Chanson du Galérien), par les images de la superbe mise en scène d’Olivier Py dans les décors de Pierre-André Weitz. On pense plus d’une fois à Wozzeck pour la puissance de l’évocation de la misère, de l’injustice et de la révolte. La musique de Thierry Escaich parle immédiatement à tous, elle est accessible, d’apparence simple, illustrative, quasi cinématographique dans sa fluidité et ses effets (ainsi l’utilisation de la harpe ou de l’orgue). Ce qui n’empêche pas l’œuvre d’être aussi un opéra d’idées – la prison de Clairvaux, que le librettiste a tenu à faire visiter au compositeur et au metteur en scène, devient ainsi, en quelque sorte, le personnage principal de l’œuvre. Les structures mobiles, la façade de cellules aux lits de fer, le travail des prisonniers figurés par une roue qui passe de main en main, portant en son centre une croix, leur force physique utilisée à mouvoir le bloc de la prison par des poignées, comme des galériens, sont autant d’images fortes qui accompagnent sans redondance le texte et la musique. L’abstraction est aussi présente dans la présence initiale des trois personnages – évoquant des Parques masculines ou les juges des enfers – ou dans le procès stylisé qui conclut l’opéra. Olivier Py y superpose de très belles images, non prévues dans le livret, telle cette Ballerine (évoquant le personnage de la Petite Fille) en blanc, dansant sur ses pointes devant la guillotine placée au fond de la scène tandis que tombe une pluie de flocons, ou encore cette conclusion qui voit Claude assis manger à satiété le pain dont il a manqué presque toute sa vie.
Dans le rôle écrasant de Claude, le baryton Jean-Sébastien Bou est en tous points remarquable. Vocalement d’abord, par l’ampleur de sa voix et la chaleur de son timbre qui exprime également l’intensité du désespoir. Scéniquement aussi, investi tout entier dans la violence dont il est victime et dans celle qui l’anime contre ses geôliers, ne se ménageant à aucun moment dans des scènes d’une rare intensité physique. Dans ce rôle de composition (bien éloigné du Gardefeu de La Vie parisienne vue en ce même lieu à l’automne 2011), il réussit parfaitement à exprimer la force qui émane d’un être inculte et en même temps d’une grande sensibilité. Sa tessiture de baryton le met sur un pied d’égalité avec le directeur de la prison et souligne mieux ce qui les sépare. Ce dernier est incarné par Jean-Philippe Lafont, parfait dans ce rôle monolithique, dont la partie chantée ou parlée tient du grommellement et de l’invective (voilà qui change du rôle-titre du Roi Pausole donné à Genève !). L’affrontement entre ces deux-là est au cœur de la question centrale justice/injustice.
Pour le personnage d’Albin, le contre-ténor Rodrigo Ferreira compose un être fragile mais capable de révolte, dont la voix insuffisamment affirmée peut passer au début pour une interprétation de l’état de faiblesse dans lequel il se trouve. Le rôle – pour lequel avait été annoncé l’année dernière le sopraniste Fabrice di Falco – gagnerait en conviction avec plus de puissance vocale et une meilleure articulation.
Les seconds rôles sont de grande qualité : mentionnons tout particulièrement Laurent Alvaro en Surveillant général (et Entrepreneur) et Rémy Mathieu en Premier personnage (et Premier surveillant) au timbre clair et à la diction impeccable.
 
Il est vrai que l’écriture vocale ne ménage pas d’airs : ni aria ni duos ni véritables ensembles – il y a là un contraste assez saisissant, d’ailleurs, entre la musique, très lyrique, et le chant, qui s’apparente davantage à une sorte de récitatif. Peut-on composer du beau chant sur un tel sujet ? L’absence de chant lyrique est-elle l’expression de la privation d’humanité des personnages de l’œuvre ? Même les textes de Victor Hugo, chantés par le chœur, le sont de manière si brutale et précipitée qu’ils ne sont pas intégralement compréhensibles. Faut-il y voir aussi le signe de la difficulté à percevoir cette parole dans ce contexte étouffant, qui se conclut sur la phrase ambivalente du Premier Personnage : « Une fois la justice en marche, qui aurait pu l’arrêter ? ».
Les spectateurs manifestent unaninement leur enthousiasme. Moment d’émotion dans la salle lorsque Robert Badinter se lève pour applaudir les artistes : à l’admiration du public pour un spectacle qui émeut et donne à réfléchir se mêle le sentiment de vivre un moment historique.
 

 

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