L'auberge rouge

Le Malentendu - Macerata

Par Jean-Marcel Humbert | dim 26 Juillet 2009 | Imprimer
Toujours dans le cadre du thème du festival de Macerata 2009, « La duperie », est présentée la création mondiale du Malentendu, opéra de chambre d’une durée d’une heure dix. La trame, basée sur un fait divers tragique qui a dû souvent se répéter à travers le monde (des aubergistes trucidant pour les voler les voyageurs qui s’arrêtent chez eux), se complique ici d’une affaire de famille qui constitue l’élément central de la pièce d’Albert Camus : voulant faire fortune pour pouvoir aller vivre au soleil, Martha et sa mère assassinent pour les dépouiller de leur argent les clients de leur auberge. Jan, le frère de Martha, parti depuis vingt ans et revenu incognito, sera leur dernière victime : quand elles découvrent qui elles ont tué, les deux femmes se suicident, après que Martha ait répondu glacialement à Maria, la femme de Jan venue s’inquiéter de sa disparition : « Il y a eu un malentendu… ». « Un malentendu qui a remis les choses dans le bon ordre… »
 
Ce sombre drame qui mêle l’exil, la solitude et l’incommunicabilité, est aussi celui de la recherche effrénée d’un bonheur qui serait fondé sur l’argent et le confort (les deux femmes volent les voyageurs pour pouvoir partir dans une contrée où soleil et mer auraient, pensent-elles, le pouvoir d’effacer toute trace du passé). L’aveuglement des protagonistes et l’absurdité de la condition humaine – comme souvent dans l’œuvre de Camus – sont donc les constituants de cette tragédie moderne à la manière grecque. La pièce est rarement jouée aujourd’hui (par exemple Comédie de Mantes, Aziz Mérahi, 2001), et pourtant conserve intact un processus de pensée et d’évocation d’une grande efficacité dramatique et scénique.
 
Il s’agit donc ici d’une transposition, extrêmement fidèle, plus que de l’adaptation d’une pièce de théâtre pour le théâtre lyrique. Et l’idée de la représenter dans le sous-sol d’un cinéma, avec les spectateurs (quelque 150) entourant l’espace scénique, est excellente, dans la mesure où l’impression de huis clos où se débattent les deux pitoyables monstres est beaucoup plus perceptible et impressionnant que si l’œuvre avait été donnée sur une scène traditionnelle. Il est toutefois un peu dommage que le metteur en scène Saverio Marconi n’ait pas resitué cette pièce intimiste à l’époque de son écriture (1941), sous l’occupation allemande au début de la Seconde Guerre mondiale, qui motive d’autant plus les thèmes développés ici de l’exil et de l’enfermement. Les éclairages de Valerio Tiberi, qui mettent en valeur le dispositif scénique simple et efficace de Gabriele Moreschi, sont très soignés, mais fallait-il nécessairement autant de projecteurs – une centaine – qui font monter rapidement dans ce lieu confiné une température déjà limite ? 
 
Très éclectique dans ses choix et dans ses productions, le compositeur Matteo D’Amico s’est intéressé plusieurs fois à l’héritage littéraire ou folklorique français (Sonnets et rondels, cantate sur des poèmes de Stéphane Mallarmé, et Mironton Mirontaine). Son écriture musicale est particulièrement bien adaptée à la langue française, au sujet, aux situations et aux personnages, hormis les première mesures qui font craindre le pire tant elles sont passéistes : on pense à un pastiche de Francis Poulenc qui aurait été exprès rendu dissonant. Mais  l’ensemble se révèle rapidement plus original, solide et bien structuré, tant du point de vue vocal qu’orchestral. Le petit ensemble instrumental, mené d’une poigne sûre par Guillaume Tourniaire, est tout à fait excellent. 
 
La proximité des spectateurs avec les interprètes nécessitait tout particulièrement des acteurs de grande qualité, ce qui est le cas pour tous, y compris l’inquiétant vieux serviteur (rôle parlé quasi muet). Vocalement parlant, les chanteurs sont également tous excellents, et si l’on remarque parfois quelque faiblesse, celle-ci ne vient que renforcer la vérité et la force des personnages. En revanche, la qualité du français est tout à fait limite, et si Elena Zilio et Mark Milhofer prononcent notre langue à peu près correctement, Sofia Soloviy, qui chante le rôle principal, est totalement incompréhensible. C’est d’autant plus dommage que quelques jours passés avec un bon répétiteur français auraient suffi à mettre tout cela en place.
 
Néanmoins, une intéressante exécution de cette première mondiale, pour une belle œuvre qui devrait être promise à un brillant avenir, et que l’on espère voir bientôt à Paris après un travail complémentaire sur la langue.
 
 

 

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