Le couple de l’année !

Roméo et Juliette - Marseille

Par Maurice Salles | ven 14 Octobre 2011 | Imprimer
 

 

« Vé, pourvu que ça continue comme ça, la saison est bien partie ! » Saisie sur le vif à la sortie, cette réaction résume bien le sentiment général à la fin de cette représentation, chaudement accueillie par une salle comble. Rien ne vient en effet ternir de manière grave le retour de Roméo et Juliette dans un opéra de Marseille dont l’extérieur, en voie de restauration, ressemble pour l’heure à un emballage de Christo. A l’heure où la vie des théâtres lyriques risque de faire les frais de la crise économique, cette coproduction témoigne du réalisme de ses entrepreneurs et donne lieu à une conjonction réussie.

Renonçant à des installations scéniques vastes, coûteuses et de maniement complexe, Bruno Schwengl opte pour des panneaux rectangulaires qui, séparés ou juxtaposés, déterminent des espaces différents pour les divers lieux prévus dans l’œuvre. Au milieu du panneau central est placé un élément orné qui représente successivement un passage couvert à colonnes surmonté d’une balustrade, la cellule du moine, le lit nuptial et la chapelle funéraire des Capulet. Ce dispositif efficace est rapidement modifié pendant des baissers de rideau qui laissent les protagonistes à l’avant-scène et les valorisent. Cette sobriété s’allie à celle des costumes des chœurs vêtus de blanc ; les clans ne se distinguent que par des couvre-chefs différents. Cette uniformité éloquente exprime à quel point la haine aveugle, puisqu’elle ne permet pas de reconnaître son semblable. Pour les personnages nommés, en revanche, Bruno Swengl s’inspire de la Renaissance. Mercutio et Tybald en figures de jeu de cartes, Capulet en amateur de tissus précieux, Juliette en mousselines et brochés, sans oublier le cortège chamarré des ecclésiastiques venus célébrer le mariage colorent richement la scène, sous les lumières de Patrick Méeüs qui sait aussi les tamiser pour créer l’intimité.

  

Réglés par un spécialiste, Pavel Jancik, les combats qui opposent les factions ennemies ont une ampleur et une vigueur rares ; quand ils s’achèvent faute de combattants, l’absurdité d’une haine qui va jusqu’à sa propre destruction est une évidence manifeste. Même s’ils distraient quelque peu pendant l’ouverture leur utilité est défendable ; elle s’imposerait s’autant mieux s’ils étaient effectués sans cris ni grognements. Classique, la mise en scène d’ Arnaud Bernard évite toute incongruité ; au service exclusif de l’oeuvre elle veille à animer l’espace par la disposition des masses, dont les évolutions sont bien travaillées, et n’exige rien des chanteurs qui les mettrait en difficulté. Seule la première étreinte entre les deux jeunes amants nous pose problème : ne fait-elle pas un peu trop « Juliette couche-toi-là » ?

Le même souci de porter l’œuvre au sommet en unifiant au mieux les forces en présence se retrouve dans la direction de Luciano Acocella. On pourrait çà et là souhaiter davantage d’accent, d’ardeur. Sa prudence a pour fruit une exécution musicale sans bavure où l’orchestre rend justice aux pages célèbres de la partition – très belle participation dans le duo de la chambre - mais n’empiète jamais sur la primauté du chant. A l’exception d’un Jean-Philippe Lafont dont l’état vocal s’est manifestement délabré – souffle court, vibrato excessif, appuis exagérés - le reste de la distribution est sans faute et à sa place. Cyril Rovery prête sa haute stature au météorique Duc de Vérone. Pierre Doyen (Mercutio) et Bruno Comparetti (Tybalt) rivalisent d’aplomb, avec un avantage au premier, très désinvolte en scène. Luxueux frère Laurent de Nicolas Testé, dont la voix s’assombrit sans rien perdre de sa tenue ni de son élégance et dont le phrasé est exemplaire. La Gertrude d’Isabelle Vernet a la truculence que son interprète lui insuffle. Le Stefano d’ Eduarda Melo est tout à la fois convaincant, gracieux et bien chantant, quoiqu’un peu clair à notre goût.

Dans les rôles-titres, une association inédite. Après Lausanne la saison dernière Teodor Ilincai reprenait celui de Roméo. Confirmant la réussite de son Rodolfo de Toulouse en 2010, son chant donne une impression de fraîcheur et de facilité des plus séduisantes. Comédien convenablement engagé et assez désinvolte, il semble plus soucieux d’incarner le personnage et d’en donner l’interprétation la plus musicale possible que de se mettre en valeur. Souhaitons- lui de conserver ce sens des priorités ! Sa Juliette est son aînée dans la carrière, mais on n’y pense pas une seconde tant l’apparence de Patrizia Ciofi est juvénile et tant elle sait trouver pour cette prise de rôle les couleurs justes du personnage, rendant sensible l’évolution de la jeune fille insouciante et gourmande de s’amuser à l’amoureuse révélée à sa féminité. Les qualités bien connues de sa voix, souplesse et aigus faciles, sont au rendez-vous, avec en prime un français chanté très compréhensible, d’une qualité bien supérieure, qu’elle nous pardonne, à celui qu’elle parle, fortement teinté d’accent. Sur le plan dramatique elle n’a évidemment rien à apprendre et il n’y a rien à désirer. Malgré la fin pathétique, on se réjouit d’avoir assisté à la conjonction de ces deux talents et on espère qu’ils seront à nouveau réunis !

 

 

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