Le petit Mickey qui n’a pas peur des grands

Aïda - Sanxay

Par Jean-Marcel Humbert | lun 10 Août 2009 | Imprimer
Se présentant comme le troisième festival lyrique français de plein air par le nombre de spectateurs après Aix-en-Provence et Orange, les Soirées Lyriques de Sanxay (petite commune de 600 habitants de la Vienne), qui fêtent cette année leur 10e anniversaire, n’ont pas la notoriété ni ne disposent des moyens financiers de leurs illustres aînés. Elles se déroulent dans les ruines du théâtre antique de Sanxay, sur un site gallo-romain situé en pleine campagne et redécouvert en 1881, qui regroupe un théâtre qui pouvait accueillir 6 590 spectateurs, des thermes et un temple construits et remaniés entre le Ier et le IIIe siècle. En fait, aujourd’hui, comme il ne reste de la construction ancienne que quelques bases de murs et la colline qui portait les gradins, la scène est installée sur une vaste structure tubulaire du type de celles que l’on construit pour les concerts pop, et les quelque 2 000 spectateurs sont assis sur des coques en plastique. Un projet des Monuments Historiques prévoit de restituer les gradins.
 
Le festival de Sanxay a déjà représenté en moins de dix ans, devant 55 000 spectateurs, tous les grands incontournables du théâtre lyrique de plein air, qui semblaient l’apanage des festivals de Vérone, Macerata et autres Orange : Carmen, Traviata, Nabucco, Tosca, La Bohème et Le Trouvère. Ces productions pourraient apparaître comme des doublons de ce qui se fait ailleurs, mais le but est ici fort différent, puisqu’il s’agit d’apporter à domicile, à des spectateurs en majorité ruraux, des productions de qualité qu’ils n’iraient pas voir ailleurs. Et le succès populaire (un jeune en sortant commentait : « je ne verrais pas ce genre de truc régulièrement, mais ça m’a bien plu ») montre combien la démarche est pertinente, d’autant que les distributions ont toujours été de très haut niveau (Michèle Lagrange, Olga Romanko, Carlos Almaguer, Stefano Secco, Stefania Toczyska, Luca Lombardo…), et que l’éventail du prix des places proposé, du gazon aux chaises d’orchestre (de 15 à 72 € hors réductions diverses), permet à tout un chacun de participer selon ses moyens tout en étant assuré d’une visibilité et d’une audition parfaites (excellente acoustique sans sonorisation). Aïda, qui manquait donc à cette vaste programmation lyrique, est donné ici quatre fois en une semaine, avec la même distribution.
 
Sur un dispositif scénique simple, composé d’un mur de tombeau s’ouvrant en deux par le milieu, et d’un fond de scène avec des niches en haut de marches, le metteur en scène Antoine Selva adapte à un grand plateau, avec des résultats variables, sa médiocre production de Limoges (2004). Ses innovations ne sont pas toujours payantes (Radamès chantant son air à Aïda, la présence de Radamès et d’Aïda au début du 4e acte, etc.). En fait, la représentation a du mal à se mettre en place (démarrage interminable de la procession avant le prélude, lenteur étonnante de déplacement des choristes, etc.), et les actes I et II traînent sans déclencher l’intérêt, avec notamment des enchaînements d’un manque de vivacité effroyable, totalement à revoir. En revanche, fort curieusement, les actes III et IV sont tout à fait remarquables, tant au niveau de la musicalité que de la réalisation scénique, et le procès par exemple, avec une statue d’Anubis poursuivant Amnéris, puis des danseurs avec masques d’Anubis qui sautent autour d’elle, laisse un souvenir frappant. Malheureusement, les éclairages restent, certainement par manque de moyens, un peu trop frustes tout au long de la représentation.
 
Signalons l’excellente qualité des ballets, ce qui est rare dans Aïda, sur une belle chorégraphie de Laurence Fanon : même si le parti pris de danses tribales africaines est parfois en décalage avec l’action, il apporte un zest d’exotisme bien venu, tout particulièrement grâce à la participation de danseurs exceptionnels.
 
Les solistes sont d’une qualité générale excellente, que l’on ne s’attendait pas à trouver en ce lieu peu connu. Roxana Briban, souffrante, n’a pas assuré comme prévu le rôle d’Aïda. Ce n’est peut-être pas un mal, car sa prestation à Limoges en 2004 dans ce même rôle nous a laissé un souvenir plutôt mitigé. Elle a été remplacée au pied levé par la jeune chanteuse uruguayenne María José Siri, dont nous avons dit le plus grand bien à l’occasion de la récente nouvelle production décoiffante de Stuttgart ; Aïda est un rôle qu’elle a déjà beaucoup chanté depuis 2003 (Teatro El Circulo, Rosario [Argentine], Palerme, Dortmund, Stuttgart et la Scala). Sa voix passe bien en plein air, et son interprétation scénique et vocale, ici totalement classique, est de haute qualité ; il conviendra toutefois de surveiller le léger vibrato qui apparaît parfois, et qu’il faudrait surtout ne pas laisser s’installer.
 
À côté d’une Aïda de 29 ans, un Radamès de 27 ans, c’est chose plutôt rare ! Thiago Arancam, jeune ténor brésilien, chante lui aussi pour la première fois en France, après avoir été sélectionné par Placido Domingo pour participer au concours « Operalia » d’octobre 2008 où il a remporté plusieurs prix. Depuis, il a chanté Don José à Washington, Mario Cavaradossi à Francfort, et le Comte de Saxe (Adrienne Lecouvreur) à Turin ; il chantera prochainement dans Cyrano à San Francisco sous la direction de Domingo, et dans Macbeth à Monte-Carlo. Il est doté d’un physique de jeune premier et d’une belle voix qui n’est toutefois pas encore celle d’un fort ténor ; sa technique est bonne et il chante avec une grande musicalité ; une fois qu’il aura parfait sa tenue en scène (notamment la position de la tête et la gestuelle) et qu’il arrivera à entrer dans le personnage en traduisant mieux ce qui se passe, il pourra alors prétendre à être un des grands ténors de demain.
 
Les autres solistes, tout à fait excellents, font pour la plupart des carrières internationales pour l’essentiel en Europe centrale, y compris Vienne. L’excellent Balint Szabo (Ramphis) va chanter dans Don Carlo à Bastille, Dan Paul Dumitrescu (le Roi) a également chanté à Vérone. Quant à la cantatrice polonaise Malgorzata Walewska, elle interprète Dalila, Amnéris et Santuzza au Met ; son Amnéris est au niveau sonore des autres protagonistes, c’est-à-dire que ce n’est ni crié ni en décalage au niveau décibels ; en outre, elle a l’avantage de ne pas être vulgaire, contrairement à beaucoup des titulaires de ce rôle ; mais le large vibrato que sa voix développe dans les aigus est plutôt gênant. Michele Kalmandi (Amonasro) a tous les moyens du rôle, qu’il joue dans la plus pure tradition. Une mention particulière pour la grande prêtresse de Sarah Vaysset, peut-être la plus atroce bêlante jamais entendue dans ce rôle.
 
La direction musicale et la qualité des instrumentistes restent le point faible de la représentation. Peut-être en partie par manque de répétitions ? On entend venir de la fosse d’orchestre des sons divers qui ne figurent pas dans la partition, mais surtout, la direction de Didier Lucchesi (qui nous avait habitué à mieux dans le cadre d’Opéra-Éclaté) est d’une pesanteur confondante, entrant en compétition au moins pour les tempi avec Klemperer et Harnoncourt, et en arrive à gêner les chanteurs ; enfin, de courts arrêts entre les scènes remplacent des enchaînements qui auraient dû être fluides et dynamiques, et déconcentrent le public, sans parler de la difficulté qu’a parfois le chef de suivre les chanteurs en cas de problème (acte du Nil). Les chœurs, de leur côté, s’en sortent tout à fait honorablement.
 
Toujours est-il que l’on sort néanmoins de la représentation plutôt très satisfait, comme l’ensemble des spectateurs qui pour beaucoup ont pris l’habitude de ce rendez-vous annuel qui n’est pas sans faire penser à Bussang pour le théâtre, encore qu’ici il ne semble pas que la population locale intervienne dans la figuration. Il serait très regrettable que les coupes budgétaires qui sont en train de se mettre en place en France (comme en Italie) empêchent cette belle initiative de perdurer.
 

 

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