Le théâtre du Soleil

Phaéton - Paris (Pleyel)

Par Laurent Bury | jeu 25 Octobre 2012 | Imprimer
A part Roland à Lausanne en 2004, Christophe Rousset a-t-il eu l’occasion de diriger une production mise en scène d’un opéra de Lully ? Si l’on peut regretter que ce privilège soit échu à d’autres chefs mais pas à lui, il faut reconnaître que le fondateur des Talens lyriques est parfaitement capable, par ses seuls efforts, d’animer une tragédie lyrique d’une authentique vie théâtrale. En témoigne ce Phaéton donné d’abord en juillet dans le cadre du festival de Beaune et à présent repris pour une bien courte tournée. Alors qu’il dirigeait Renaud de Sacchini à Versailles et à Metz quelques jours auparavant, Christophe Rousset s’est aussitôt replongé dans l’univers lulliste pour ce concert : le tragique parcours du fils du Soleil sera également chanté à Lausanne le 26 octobre, et à Londres le 8 mars.
Sous la direction de Christophe Rousset, le théâtre est partout, d’abord dans l’orchestre, où l’on admire la fluidité extrême du discours, la souplesse avec laquelle les musiciens passent d’un rythme à l’autre, sans à-coups, sans jamais rien de heurté, mais en ménageant les contrastes nécessaires, comme entre la chaconne et l’air rapide qui la suit immédiatement, à la fin du deuxième acte. Le Chœur de chambre de Namur est un des protagonistes de l’action, et l’on remarque en particulier la fraîcheur du pupitre de dessus, d’où se détache la charmante Virginie Thomas pour les duos du prologue et les airs des différents divertissements qui ne manquent pas d’émailler la tragédie. Surnommé « l’opéra du peuple » à cause de l’immense popularité que justifiait peut-être en partie la machinerie spectaculaire du dernier acte, Phaéton se dépouille ici de ses charmes adventices et tire toute sa force du drame, le livret de Quinault étant riche en amours contrariées et en passions contradictoires, qu’expriment à merveille les chanteurs réunis pour l’occasion.
On est d’abord frappé de constater la prédilection que manifestent aujourd’hui plusieurs chefs pour des voix féminines plus graves que cela n’était de coutume il y a vingt ans dans ce répertoire. Quel parcours que celui d’Ingrid Perruche ! Celle qui fut « Révélation de l’année » lors des Victoires de la musique en 2005 et qui présentait alors des airs mettant surtout en valeur ses aigus nous offre aujourd’hui une incarnation de la reine Clymène qui laisse entrevoir que, pour ces rôles nobles, la succession de Lorraine Hunt est assurée, pour le dramatisme comme pour la richesse du timbre, ce qui ne fait somme toute que confirmer les grandes qualités déjà remarquées dans Bellérophon dirigé par le même Christophe Rousset. Isabelle Druet est elle aussi une habituée de cette musique, on connaît la séduction de cette voix habile à rendre les nuances de la rhétorique baroque ; Gaëlle Arquez se présente désormais elle aussi comme mezzo-soprano, ce qui correspond aux couleurs charnues et cuivrées de son timbre. Toutes deux brillent dans ces airs où les deux héroïnes exhalent leur infortune, et dans les duos qui les opposent aux demi-dieux auxquels elles ne peuvent unir leurs jours. Tout en conservant le timbre juvénile qui sied à un écervelé ambitieux comme Phaéton, Emiliano Gonzalez Toro réussit la prouesse d’offrir un timbre de haute-contre à la française doté d’une réelle consistance, et l’on regrette que son rôle soit finalement assez peu développé. Andrew Foster-Williams, à la voix très sonore, produit un peu l’impression d’un éléphant dans un magasin de porcelaine ; heureusement, il se modère bientôt et adopte une diction moins emphatique. D’abord Triton virevoltant digne d’un opéra de Monteverdi, Cyril Auvity affronte avec aplomb la tessiture tendue du soleil au quatrième acte, puis prononce au dernier les quelques répliques de la déesse de la Terre. Hélas dotés d’une projection moindre, Frédéric Caton et Benoît Arnould assurent les courtes interventions des basses.
Bonne nouvelle : Aparté enregistrera et commercialisera prochainement ce Phaéton, qui sera l’un des rares opéras de Lully à exister en plusieurs versions intégrales puisque, après avoir donné l’œuvre en 1993 pour la réouverture de l’Opéra de Lyon, Marc Minkowski l’avait enregistrée pour Erato.
 

 

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