Les enfants d’Erl

Die Zauberflöte - Erl

Par Elisabeth Bouillon | sam 24 Juillet 2010 | Imprimer
Le Festival d’Erl présente certaines particularités. D’une part, le lieu, conçu pour les représentations décennales de la passion du Christ, ne comporte ni fosse d’orchestre, ni cintres. L’ouverture de scène découvre l’ensemble du plateau, ce qui réduit considérablement les possibilités de scénographie. D’autre part, son directeur et fondateur, Gustav Kuhn, assume en même temps la direction d’orchestre, la mise en scène et les lumières de tous les opéras. Le temps dont il dispose n’étant pas extensible, il délègue une partie du travail à ses collaborateurs. Chef d’orchestre né, il recueille tous les suffrages pour ses interprétations musicales, ses connaissances approfondies des ouvrages et l’excellente qualité de l’orchestre et des chanteurs qu’il a formés dans le cadre de son Academia di Montegral. Nombre d’entre eux lui doivent leur carrière. Cependant son approche de la mise en scène nous laisse parfois sceptique. Ainsi, nous avons été déçu par la réalisation scénique du Vaisseau fantôme, statique, à l’esthétique peu convaincante (à l’exception de celle du premier acte, avec sa belle voile rouge débordant dans la salle). A l’inverse, sa Flûte est un enchantement.
 
Le projet était ambitieux. Le livret a été simplifié et rajeuni sans pour autant être déformé. Durant une année entière, 3000 petits Tyroliens ont écouté, étudié et illustré l’ouvrage à l’école. Chaque classe a envoyé ses dessins. Les meilleurs ont été exposés durant tout le festival sur les murs de la salle du Passionspielhaus. La costumière Lenka Radecky s’en est inspirée avec plus ou moins de bonheur. Parmi les figures les plus réussies, Papageno et Papagena, débarrassés de leurs plumes mais pourvus d’un grand toupet couleur de flamme ; Monostatos, dont le costume blanc à droite et noir à gauche, gommant tout racisme, symbolise l’universalité du mal ; la Reine de la Nuit et de ses trois dames, dûment chapeautées, avec leurs mains aux ongles rouges démesurés ornés de paillettes étoilées ; enfin les trois garçons, costumés en arlequins et pourvus de petites ailes noires attachées aux épaules. Pour couronner le tout, les 3000 enfants ont assisté, les 5 et 6 juillet, à une représentation qui leur était spécifiquement destinée.
 
Les plus privilégiés d’entre eux, à Erl, ont été intégrés au spectacle. Habillés tout de noir (collants, jupes courtes ou sarraus), ils incarnent de petits génies venus du monde de Sarastro et infiltrés, comme les trois garçons, au royaume de la Nuit. Ce sont eux qui forment le monstre fantasmatique qui poursuit Tamino. Ils accompagnent le Prince durant son initiation au Royaume de la Lumière, ainsi que Papageno, surgissant en hurlant d’on ne sait où dès que ce dernier fait un faux pas. Nous éprouvons un réel bonheur à les voir à l’œuvre tant ils s’investissent dans leurs personnages, et à aucun moment leur présence ne semble superflue.
 
Les trois garçons sortent également des sentiers battus. Sûrs de leur pouvoir, ils ne prennent aucune situation au tragique et s’amusent beaucoup à sortir d’embarras leurs protégés. Autre invention non dénuée d’humour, Sarastro se dédouble en deux personnes de sexe opposé vivant en couple, et cela fonctionne très bien. C’est la femme, interprétée par une bonne comédienne, Brigitte Karner, qui assume les dialogues, ôtant ainsi tout machisme au personnage. Autre trait distinctif de cette mise en scène, elle intègre l’orchestre à l’action. Ainsi Tamino remet une fois pour toutes son instrument à la flûte solo tandis que Papageno, qui ne possède qu’un jouet, écoute avec ravissement l’interprète du Glockenspiel. A la fin de l’air « Ein Mädchen oder Weibchen wünscht Papageno sich » qui donne la part belle à cet instrument magique, le chanteur, à l’avant-scène et le musicien, à l’arrière plan, ivres de musique, perdent tous deux l’équilibre et se mettent à tourner sur eux-mêmes, provoquant ainsi les rires du public.
 
Le dispositif scénique efficace de Siegfried Mayer encercle l’orchestre, le mettant au cœur de l’action. Petite ombre au tableau, l’esthétique discutable de praticables bruts empilés les uns sur les autres au lointain,  parfois embellis par quelques effets de silhouettes à contrejour. Les lumières manquent de raffinement et laissent parfois à désirer.
 
Le jeu d’acteurs ne prête à aucune critique, à l’exception du Tamino de Michael Baba, scéniquement inexpressif bien que sa prestation vocale et musicale soit remarquable, et du chœur dont le geste minimaliste est souvent maladroit.
 
Sur le plan vocal, on ne peut qu’admirer les performances techniques et musicales des solistes et leur engagement, d’autant plus qu’ils chantent la plupart du temps en avant de l’orchestre. Citons, parmi les prestations les plus marquantes, le Papageno de Johannes Schmidt, qui joue toujours gagnant et dont la versatilité n’est qu’apparente ; la richesse de son timbre de basse et l’amplitude de sa voix confèrent une grande assurance à son personnage. Anett Frisch est une Pamina déterminée à connaître la vérité, qui, avec l’aide des trois garçons, achève son initiation plus vite que Tamino dont elle devient à son tour l’initiatrice. Son soprano chaleureux, d’une grande pureté, convient parfaitement à ce rôle si attachant. Cigdem Soyarslan donne une interprétation magistrale de la Reine de la Nuit, témoignant d’une parfaite aisance dans ses vocalises et d’une rondeur inusuelle dans les extrêmes aigus. Cornelia Horak (première dame), Michiko Echigoya (premier garçon) et Silga Tiruma (Papagena) se distinguent également par la qualité de leur timbre et la sûreté de leur technique. Le Sprecher d’Oskar Hillebrandt (qui nous a conquis dans le rôle du Hollandais) possède la dimension mystique voulue par Mozart. Enfin, Pavel Shmulevich, au timbre envoûtant de basse profonde, parfaitement à l’aise dans toute la tessiture, incarne un Sarastro humaniste, simple et aimé de tous.
 
Gustav Kuhn fait preuve d’une étonnante sensibilité mozartienne dans sa direction d’orchestre. Les phrasés, les accents expressifs, les nuances, les tempi sont d’une extrême justesse. Il sait donner à La Flûte enchantée toute sa dimension maçonnique sans pour autant oublier la bonne humeur de Schikaneder, l’humour mozartien ou la naïveté du conte de fée, si bien que les nombreux enfants présents dans la salle suivent sans peine l’action, rient beaucoup et restent sous le charme tout au long du spectacle. Etant en parfaite osmose avec ses chanteurs et avec ses instrumentistes, le chef d’orchestre l’est également avec le public qui témoigne sa satisfaction tout au long de la représentation.
 

 

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