Les feux de l’amour selon Salonen

Le Château de Barbe-Bleue - Paris (TCE)

Par Brigitte Cormier | mar 15 Novembre 2011 | Imprimer
 
 
L’emblématique Musique pour cordes, percussions et célesta et Le Château de Barbe-bleue, unique opéra de Béla Bartok, voilà de quoi ratisser large. Pour ce premier rendez-vous du cycle dédié au compositeur hongrois, le Théâtre des Champs-Élysées fait salle comble. Et, à défaut d’y être, on peut toutefois en être par le truchement de France Musique qui diffuse ce concert-événement en direct. Les auditeurs ont même l’avantage de s’en remettre à leur imagination pour recréer l’univers sombre et troublant de ce chef d’œuvre allégorique interprété en concert par le prestigieux Philharmonia Orchestra dirigé par son chef principal, Esa-Pekka Salonen, sans recours à aucun effet visuel.
 
L’élégante Carole Bouquet s’acquitte honnêtement de sa tâche de récitante. Malheureusement, le bref prologue a fait l’objet d’une traduction française modernisée et dépoétisée et il est diffusé par des enceintes mal réglées.
 
Si les deux protagonistes – Michelle de Young et John Tomlinson – forment scéniquement un couple peu crédible (elle le dépasse d’une tête et lui ressemble davantage au père Noël qu’à Barbe-Bleue), leur chant s’avère satisfaisant. L’expression souriante et la crinière blonde de la soprano américaine n’évoquent guère la reine de la nuit aux « cheveux bruns » qu’on identifie à Judith. Cependant, bien qu’on la perçoive plus douce et naïve que passionaria, sa voix saine au timbre agréable, ses aigus faciles, son articulation nette et les tendres accents qu’elle sait trouver, séduisent et même, souvent, émeuvent.
 
Son partenaire, la basse anglaise John Tomlinson a interprété durant sa longue carrière internationale tous les rôles de sa tessiture, notamment à Bayreuth. Si le grave et le médium sont préservés, si le legato est sans faille, les aigus demandent à ce chanteur aguerri un effort visible, mais bien maîtrisé. À soixante-cinq ans, Tomlinson nous livre un Barbe-Bleu élégiaque et perplexe. Particulièrement convaincants : ses pressants « Aime moi, jamais de questions », impuissants à détourner Judith de sa curiosité compulsive.
 
Tout le pouvoir expressif d’une partition dont la force et la richesse harmonique captent et relancent l’attention d’un bout à l’autre, Esa-Pekka Salonen l’obtient de son orchestre d’élite tandis que les voix de la basse et de la soprano se chevauchent dans un dialogue parlando, inspiré de Pelléas, qui s’embrase et se consume dans une fièvre érotique sans issue. D’un pupitre à l’autre, le Philharmonia Orchestra, exhalant d’étranges soupirs ou provoquant le tonnerre par de violents tutti crescendo, plante le décor, s’applique à faire surgir les images sonores subtiles, voire oniriques comme le lac des larmes. La musique nous donne à entendre le motif du sang — symbole freudien de la défloration — qui coule du début à la fin de l’ouvrage. Le public semble tétanisé par cette exécution brillante d’une clarté confondante.
 
Ainsi interprété, cet opéra en forme d’énigme brûle pendant près d’une heure d’un feu musical sans pathos, avant de s’éteindre lentement et de nous laisser un goût de larmes. 
 
 
 

 

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