Les rois glabres qui s’avancent

Elena - Versailles

Par Laurent Bury | ven 06 Décembre 2013 | Imprimer
 
Ménélas, jusqu’à récemment encore, faisait piètre figure à l’opéra. Poux de la reine, poux de la reine pour Offenbach, il n’était guère mieux qu’un cocu magnifique pour Richard Strauss dans Die Aegyptische Helena. Et voilà que tout a changé cet été, grâce aux efforts conjugués de Jean-François Lattarico, spécialiste des débuts de l’opéra en Italie au XVIIe siècle (nous avons récemment rendu compte de son Busenello), du chef Leonardo García Alarcón à qui il a fait découvrir le livrer de l’Elena de Cavalli, et à Bernard Foccroulle qui a voulu programmer l’œuvre dans le cadre du festival d’Aix-en-Provence. Le succès a prouvé que l’œuvre, tombée dans l’oubli depuis sa création en 1659, méritait amplement d’être ressuscitée, tant elle permet au compositeur d’y déployer toutes les facettes de son génie. Le chef argentin est évidemment le grand artisan de cette résurrection, à la tête de la dizaine d’instrumentistes de la Cappella Mediterranea, qu’il entraîne dans un parcours enchanteur pour l’oreille, tant il sait varier les atmosphères et se montrer inventif dans la réalisation de la partition.
On en viendrait presque à se demander s’il est possible de rater une production d’un opéra de Cavalli, mais ce serait oublier que ce spectacle où tout semble aller de soi est en fait le fruit d’un art consommé. Du métier, de l’art, il en faut pour éviter de basculer dans une bouffonnerie hors de propos, pour ne pas superposer au livret des sous-entendus qui n’ont rien à y faire. Jamais ici le déguisement de Ménélas en femme n’est ridicule, et cela en soi est un grand mérite. Dans son apparente simplicité, la mise en scène de Jean-Yves Ruf réussit à rendre parfaitement lisible un livret grouillant de personnages et fondé sur une mythologie dont le public d’aujourd’hui est bien moins familier. La querelle des trois déesses, celle-là même que raconte Pâris dans La Belle Hélène, nous est ainsi montrée dans le prologue de façon amusante, les divinités étant vêtues de kimonos et parées de coiffes extravagantes pour mieux les distinguer des héros grecs, en costume du XVIIe siècle. Le décor, sorte d’arène qui s’inspire de la palestre où Hélène s’entraîne à la lutte, qui s’enrichit d’une forêt de lianes dans la deuxième partie du spectacle, rappelle les conventions du théâtre élisabéthain, où le lieu de l’action change d’un instant à l’autre, en faisant confiance à l’imagination du spectateur.
 
 
Quant à l’équipe de chanteurs réunie, si elle a subi quelques modifications par rapport à la création du spectacle à Aix-en-Provence, les principaux piliers en sont inchangés, et le trio central est resté le même. Emöke Barath donne au rôle-titre un timbre charnu, mais qui met un peu de temps à se chauffer (sa Vénus fait figure de poids-plume face aux autres déesses du prologue) ; comme à l’origine, le personnage n’était pas destiné à une chanteuse professionnelle, il est possible que Cavalli ait limité ses exigences. Valer Sabadus est un Ménélas parfait, auquel la musique du seicento permet de manifester de grandes qualités expressives, davantage peut-être que celle du siècle suivant, dans laquelle on l’a surtout entendu jusqu’ici ; son timbre a quelque chose de féminin, mais si celui de Franco Fagioli fait penser à Cecilia Bartoli, on croit parfois écouter Nathalie Stutzmann en entendant le contre-ténor roumain. Fernando Guimaraes, enfin, est un agile Thésée, moins perdant qu’on pourrait le croire d’abord puisque le trio se fait quatuor quand entre en scène la reine des Amazones, superbement campée par Kitty Whately, nouvelle venue dans la distribution. La mezzo anglaise est admirable dans ce rôle essentiellement composé de lamentos où Cavalli touche au sublime. Cinquième protagoniste crucial, le bouffon Iro, repris par un Zachary Wilder tout à fait à l’aise dans les facéties du personnage, et dont on apprécie surtout la présence scénique. Autour d’eux gravite toute une équipe de seconds rôles, où l’on remarque le timbre sonore de la soprano Francesca Aspromonte, le beau mezzo d’Anna Reinhold ou les graves de Krysztof Baczyk. Cette Elena était incontestablement l’une des vraies réussites du festival d’Aix, et l’on se réjouit de voir le spectacle connaître une seconde vie : il sera prochainement de passage à Lille.
 
 
 

 

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