L’insoutenable légèreté de Honegger

Les Aventures du Roi Pausole - Genève

Par Fabrice Malkani | ven 14 Décembre 2012 | Imprimer
 
C’est avec Les aventures du Roi Pausole une facette généralement méconnue de l’œuvre de Honegger qui a été présentée ce soir au public du Grand Théâtre de Genève, un peu interloqué durant la première partie mais largement conquis et riant plus volontiers après l’entracte aux bons mots du texte tant parlé que chanté. Sur le texte ciselé du livret d’Albert Willemetz d’après le roman hilarant et édifiant, discrètement licencieux, de Pierre Louÿs (publié en 1901), Honegger a composé une merveille d’opérette qui transcrit sur la scène lyrique les caractéristiques du conte philosophique, dont il sait garder l’apparente légèreté du propos, l’élégance de la forme et la profondeur du message. Citations musicales, création de climats inattendus, passages cocasses d’une mélodie légère à des accents mélancoliques et inversement, suscitent une palette d’émotions d’une grande richesse. L’humour, irrésistible, n’est jamais lourd ni gratuit. Saluons à cet égard la direction subtile de Claude Schnitzler à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, tout aussi à l’aise dans les formes musicales traditionnelles que dans les passages exotiques (telle l’espagnolade de l’Entrée du Chocolat espagnol) ou de ragtime et de jazz.
 
La mise en scène de Robert Sandoz est d’une grande sobriété qui rend justice à la situation particulière du royaume de Tryphème – Pierre Louÿs précise dans son roman qu’il n’apparaît pas sur les atlas parce que les peuples heureux, qui n’ont pas d’histoire, n’ont pas non plus de géographie – mais elle est de fait très mobile et mouvante, suggérant la fragilité des constructions humaines et la vanité du pouvoir. Les décors sobres de Gian Maurizio Fercioni permettent aux lumières de Simon Trottet de créer des ambiances oniriques que viennent renforcer des paysages sur écran en fond de scène. Tentures, portes, escaliers sont souvent présentés avec leurs coulisses, comme de simples décors dans le décor, déplacés par des machinistes, soulignant ainsi la dimension parodique de l’œuvre. On regrettera simplement l’ajout d’un court prologue inutile au regard de la qualité du texte, au cours duquel on voit une couronne choir des cieux aux pieds du roi Pausole, lequel s’en coiffe non sans hésitations, après avoir sollicité l’avis du chef en se tournant vers la fosse. Pantomime qui n’apporte rien à l’œuvre, laquelle s’ouvre « à l’heure de la sieste ».
  
Les chanteurs prennent manifestement plaisir à interpréter avec beaucoup d’allant, de charme et de précision cette histoire d’un roi mythique aux 365 femmes (une pour chaque jour de l’année) incarné avec verve et truculence par le remarquable Jean-Philippe Lafont, dont on retiendra en particulier l’air de la coupe de Thulé, réjouissante parodie du Faust de Gounod (se concluant sur la noyade ainsi résumée : « Et voilà comme il s’en alla / Du vin d’ici dans l’au-delà »). Sophie Angebault convainc pleinement dans le rôle de sa fille la blanche Aline, partie un jour en compagnie d’un prince charmant qui est en réalité une danseuse de ballet, Mirabelle. Cette dernière est interprétée par Lamia Beuque, mezzo-soprano au timbre effectivement séduisant et à la voix sensuelle, pourvue également d’un grand sens dramatique. Le sinistre Taxis (un huguenot dans le texte de Pierre Louÿs) bénéficie du talent scénique de Mark Milhofer. Sa voix souple convient parfaitement au rôle, mais son accent britannique est malheureusement beaucoup trop prononcé, ce qui nuit considérablement à la compréhension immédiate de son texte. Il faut impérativement pour ces phrases qui doivent immédiatement faire mouche, pour ces réparties pleines d’esprit, une diction parfaite et une articulation impeccable – ici les effets comiques tombent parfois à plat. L’autre conseiller du roi est le page Giglio, que joue et chante de manière excellente le ténor Loïc Félix, doté d’une voix puissante au timbre limpide et d’une diction claire, avec le bagout et la prestance requis. Vocalement, c’est lui qui domine, incontestablement, cette distribution. Autre interprétation de très bonne qualité, celle de la basse Alexandre Diakoff dans le personnage insolite de la Métayère (qui dans le livret est un métayer), accueillant par une cantate l’arrivée incognito du Roi Pausole, « à l’improviste à cinq heures précises ». Dans des rôles moins étoffés mais tout aussi importants pour l’intrigue, la soprano Ingrid Perruche est une Diane à la Houppe haute en couleurs servie par les nuances de sa voix, tour à tour impérieuse et charmeuse, et son talent de comédienne, tandis qu’Elisa Cenni prête à la fermière Thierette son agilité et son timbre caressant. Doris Lamprecht propose une composition très réussie du personnage de Dame Perchuque. Les nombreux personnages secondaires (dont les autres reines présentes) contribuent pleinement au succès de cette soirée, au même titre que les chœurs talentueux dirigés par Ching-Lien Wu.
 
En partant, une dame glisse à sa voisine : « C’était tout de même un peu léger ! ». Mais oui, chère Madame, mais n’est-ce pas là précisément toute la grandeur de cette œuvre ?
 

 

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