Maeterlinck sans mystère

Pelléas et Mélisande - Nantes

Par Laurent Bury | mar 25 Mars 2014 | Imprimer
 
Un soir où il a la mort aux trousses, Golaud rencontre Mélisande en pleine forêt. Comme il vient de perdre sa première femme, Rebecca, il épouse Mélisande et la ramène dans son château avec fenêtre sur cour, mais très vite la psychose s’installe entre les enchaînés. Il surprend sa femme et son frère et leur met la main au collet. Il fait descendre à Pelléas les trente-neuf marches des souterrains, ce qui lui donne des sueurs froides. Un soir, il tue son frère : le crime était presque parfait, mais à la fin, une femme disparaît. Voilà à peu près ce qu’a voulu nous conter Emmanuelle Bastet avec sa mise en scène de Pelléas et Mélisande. Hélas, à vouloir parler le Maeterlinck sans peine, on le parle surtout sans mystère.
Ce n’est pas la première fois qu’on installe le chef-d’œuvre de Debussy dans un décor unique : Pierre Strosser fut peut-être le premier à le faire, à Lyon en 1985, et sur le même principe Graham Vick conçut un fort beau spectacle à Glyndebourne en 1999. Mais ils n’avaient pas pour autant sacrifié l’étrangeté de l’œuvre. Les références à Hitchcock ou à Hopper, invoquées par la metteuse en scène, ne manquent pas de pertinence, mais la réalisation n’est pas tout à fait à la hauteur des espoirs suscités, malgré quelques belles images. Tout commence même fort bien, avec un premier tableau superbement éclairé, baigné dans la fumée, avec Golaud marchant sur une table sous laquelle Mélisande est recroquevillée. On accepte l’idée des deux protagonistes qui, sans quitter leur salon, jouent à se promener dans des paysages imaginaires, sous les yeux d’un Yniold constamment présent. Mais bientôt, une certaine banalité s’installe, et les innombrables tiroirs de ce décor, qui intriguentd'abord, ne servent en réalité à rien, même si dans la deuxième partie, le sol est jonché de papiers et de livres visiblement tirés des bibliothèques. Sans prôner le moins du monde l’abstraction à la Bob Wilson, qu’Emmanuelle Bastet a certainement raison de ne pas vouloir imiter, on peut du moins aspirer à un royaume d’Allemonde un peu plus dépaysant.
 
C’est d’autant plus dommage que l’orchestre, lui, nous emmène véritablement en terre inconnue. Daniel Kawka a l’art de mettre en relief les mille détails de l’orchestration ciselée par Debussy, avec notamment des vents très présents, qui soulignent certaines ponctuations quasi ironiques et font dialoguer les instrumentistes d’égal à égal avec les chanteurs. Et la distribution réunie à Nantes est fort belle, il faut le reconnaître. Avec quatre prises de rôle et trois non-francophones, le risque était pourtant réel. Francophone, Armando Noguera l’est néanmoins de facto, puisqu’il travaille depuis de nombreuses années dans notre pays et a eu notamment pour maître Pierre Jourdan à Compiègne, impitoyable en matière d’articulation. Son Pelléas aux allures de Rod Taylor dans Les Oiseaux s’exprime dans un français absolument remarquable et nous convainc une fois encore qu’il faut bel et bien confier ce rôle à un baryton capable de chanter les notes les plus aiguës de sa dernière scène. Cornelia Oncioiu réside elle aussi en France depuis assez longtemps pour livrer une impeccable lecture de la lettre de Geneviève, avec toute la densité vocale nécessaire. Quant à Wolfgang Schöne, s’il est encore loin de la perfection sur le plan du français, il semble avoir accompli d’énormes progrès depuis sa détestable prestation à Essen en 2012, immortalisée par un DVD Arthaus. Habituée aux rôles de petit garçon auxquels sa stature semble la prédestiner, Chloé Briot est un Yniold qui ne cherche pas à prendre une voix d’enfant, et c’est tant mieux. Jean-François Lapointe négocie sans difficulté apparente son passage du rôle de Pelléas à celui de Golaud, qu’il interprète sans brutalité aucune ; sans doute, au fil du temps, ce Golaud qui n’a rien d’un barbon pourra-t-il devenir plus émouvant encore dans sa dernière scène. Succès total, enfin, pour Stéphanie d’Oustrac, même si le personnage qu’on lui fait jouer est somme toute assez banal : le timbre riche, la diction magistrale, la silhouette juvénile, tous ces atouts lui permettront d’être une très grande Mélisande, dès lors qu’on lui accordera toute l’étrangeté qu’appelle cette héroïne. « Soyez mystérieuses », « Soyez amoureuses, et vous serez heureuses », gravait en 1890 Paul Gauguin sur la façade de sa Maison du Jouir. Chère Stéphanie d’Oustrac, soyez mystérieuse et nous serons heureux.
 
 

 

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