Ecrite par Charpentier sur un la base d’une pièce déjà ancienne de Thomas Corneille (frère cadet de Pierre), une Médée datée de 1635, cette tragédie lyrique, composée dans la grande tradition des œuvres dont Lully avait contribué à établir le modèle, est une œuvre ambitieuse et complexe, conçue pour un grand effectif instrumental, à cinq parties de cordes, flûtes, hautbois, bassons et trompettes, et chœur à quatre voix. Le sujet est dramatique à souhait, repris d’Euripide et de Sénèque, avec une dimension politique (Corinthe est menacée), une rivalité sentimentale exacerbée et une incursion dans le surnaturel, en raison des pouvoirs magiques de Médée, dont elle n’hésite pas à se servir pour assouvir sa vengeance. La progression dramatique est particulièrement sensible à partir du troisième acte, avec une accélération spectaculaire dans les dernières minutes de l’acte cinq.
Présentée à Namur en version de concert et sans son prologue – l’œuvre est vraiment très longue, on laissera donc de côté pour une fois les odes à la gloire de Louis XIV – la partition couvre largement plus de trois heures de musique, bien plus qu’il n’en faut pour combler le public le plus gourmand. Déjà donnée en début de semaine à Montpellier, avant Toulouse et Paris (TCE le mercredi 30), cette production est due à Stéphane Fuget à la tête de son orchestre Les Epopées, qui collabore régulièrement avec le Chœur de Chambre de Namur, lequel fête cette saison son quarantième anniversaire.
Disons-le d’emblée, la soirée ne nous a pas pleinement comblé. Le travail, tant au niveau de l’orchestre que des solistes, n’est pas encore pleinement abouti, les difficultés de l’œuvre résistent à une mise en place rapide et insuffisamment peaufinée. Dès l’ouverture, les cordes de l’orchestre présentent des manques de soin dans la justesse et la coordination, un manque de franchise dans les attaques, qu’on retrouvera tout au long de la soirée. Les vents et les cuivres s’en sortent mieux, en particulier lors de la première entrée d’Oronte, à grand renfort de fanfares. A maintes reprises l’orchestre semble trop sonore, en particulier les pupitres d’instruments graves, occupant tout l’espace sans guère de considération pour les chanteurs. Il faut aussi souligner que le chef semble plus soucieux des instruments que des voix auxquelles il laisse peu de liberté dans un carcan rythmique rigide, y compris dans les récitatifs qu’il conduit entièrement. Sa direction sans grand charisme ne fait guère ressortir les différents plans étagés de la partition ; étant donné le caractère complexe et parfois touffu des différentes parties, la pièce finit par manquer de lisibilité, avec une saturation de l’oreille par les voix intermédiaires. Tout cela est particulièrement tangible dans les deux premiers actes de la pièce, qui établissent les circonstances des drames à venir. La partition ne manque pourtant pas de charme, avec de nombreux duos vocaux de très belle facture, et une complexité harmonique supérieure à celle de Lully.
Il faut attendre le troisième acte, après la pause, pour que le discours s’anime réellement, entraîné alors par la performance soudain très investie de Marie–Nicole Lemieux dans le rôle-titre. La mezzo canadienne donne par moments énormément de poids dramatique à son personnage, y mettant toute la fougue dont elle est capable – et c’est considérable, avec beaucoup de brio (magnifique air « Quel prix de mon amour »), élans vocaux et gestes emphatiques à l’appui, avec une belle intensité comme dans l’air « noires filles du Styx », et par moments semble découvrir la partition au fur et à mesure qu’elle nous la livre. Elle affirme son caractère dans cette longue succession d’airs qui la mettent au centre de l’intrigue et lui permettent d’explorer une suite de sentiments variés, amour, jalousie, fureur aux limites de la folie, qui mettent principalement en lumière la dimension maléfique du personnage.
Elle reste malgré tout l’élément le plus solide de la distribution, à côté du Jason de Petr Nekoranec, une heureuse découverte, jeune ténor tchèque (il est né en 1992) à la voix particulièrement agréable, nuancée, avec une excellent sens un texte, une diction française quasi parfaite et beaucoup de sincérité dans l’expression des émotions. Juliette Mey campe une fort séduisante Créuse, émouvante dans le duo avec Jason à l’acte V « Hélas faut-il nous voir séparés à jamais » tandis que Etienne Bazola (Oronte) assume vaillamment le rôle du prétendant éconduit sans ménagements. Frédéric Caton est un Créon sans grand relief ; la voix n’a pas tout à fait la profondeur requise pout inspirer la crainte, de sorte que le personnage manque de crédibilité et de noblesse. En soliste aguerrie, Claire Lefilliâtre qui cumule plusieurs rôles s’en tire plutôt bien, de même que Camille Poul, qui montre beaucoup de tempérament et de caractère dans les courtes interventions de Nérine ou de l’Amour. Les autres rôles sont tenus par les solistes du chœur de chambre de Namur, parmi lesquels on retiendra surtout le ténor Thibaut Lenaerts (Arcas et la Jalousie) très soucieux de donner le caractère adéquat à chacune de ses interventions.
Très bien préparé, le Chœur chambre de Namur se montre lui aussi très solide, coloré et enthousiaste dans chacune de ses interventions.

