Retenu loin de la scène lyrique durant tout le long règne musical de Lully, Marc-Antoine Charpentier put enfin créer une tragédie lyrique à l’Académie royale de musique en 1693, quelques années après la mort du Florentin. Le livret, écrit par Thomas Corneille, frère cadet du grand Pierre, met en scène Médée, la furieuse sorcière de Colchide et la vengeance qu’elle met en place suite à la trahison de Jason. La violence du sujet et des actions représentées (un tableau infernal particulièrement noir, des soldats qui s’entretuent à l’acte IV, un roi fou, une robe empoisonnée qui tue l’une des protagonistes, Médée paraissant sur un dragon annonçant l’assassinat de ses propres enfants) désarçonna le public parisien, mais c’est la musique de Charpentier qui choqua plus encore, car elle était assez éloignée de ce que les spectateurs d’alors avaient l’habitude d’entendre. En effet, pétri de tradition italienne, le compositeur ménage beaucoup d’effets, impose des harmonies audacieuses et des confrontations heurtées, loin du canon lullyste qui prône avant tout la simplicité et la clarté.
À première vue, tout semblait réuni pour que cette Médée soit une grande réussite : un chef spécialiste de la musique italienne du XVIIe siècle, attentif à la dimension dramatique et soignant les liens entre le texte et la musique, et qui s’est aussi récemment essayé avec bonheur à la tragédie lyrique avec Alceste ; une mezzo célèbre pour son engagement dramatique qui fait sa prise de rôle ; une distribution de jeunes chanteurs français prometteurs. Avec ses Épopées, Stéphane Fuget avait d’ailleurs déjà accompagné Marie-Nicole Lemieux dans son premier récital de baroque français, « Enchanteresse », à la Philharmonie en janvier 2023, où elle chantait « Quel prix de mon amour ». Pourtant, s’il fallait le dire trivialement, ce soir-là, la mayonnaise n’a pas pris.
Serait-ce parce que Stéphane Fuget ne met pas assez en valeur la dimension violente de l’œuvre ? Les passages élégiaques ou pastoraux sont très réussis, mais les passages plus dramatiques manquent d’impact, de relief, de contrastes. Les instrumentistes des Épopées, dont l’effectif n’a rien de pléthorique, restent le plus souvent cantonnés entre le piano et le mezzo forte, sans jamais éclater franchement. Parmi les moments les plus aboutis, citons la scène infernale de l’acte III : les timbales marquent les temps des danses et leur confèrent une couleur archaïque, un glissando des cordes y produit un effet saisissant, mais tout reste très sage, comme les choristes du Chœur de chambre de Namur qui sont bien loin d’être démoniaques. Les flûtistes, hautboïstes et bassonistes colorent avec beaucoup de grâce de nombreux moments, révélant la tristesse à l’œuvre dans le récit. Peut-être s’agit-il au fond de rapprocher Médée du modèle lullyste, de faire entendre tout ce que cet opéra n’a pas de radicalement hors de son temps, loin de l’excentricité et de l’opulence avec lesquelles William Christie l’a proposé dès son deuxième enregistrement studio ?
Serait-ce alors la pression de la prise de rôle pour Marie-Nicole Lemieux ? Pour sa première incursion dans la tragédie lyrique, la chanteuse n’a pas choisi le rôle le plus facile, et elle s’en sort avec les honneurs, même si elle ne convainc pas continûment. Elle colore sa Médée avec soin : « Quel prix de mon amour », au troisième acte, se déploie sur un filet de voix très lyrique, quand ailleurs un timbre plus acide, teinté de nasalité, rend la magicienne plus âpre et cruelle. La voix, souvent engorgée, reste pourtant cotonneuse, et le texte peu précis. Surtout, la colère procède par à-coups : longtemps contenue, elle éclate soudain, et ce basculement tire le personnage vers une certaine trivialité. Les quatre représentations qui suivent cette prise de rôle ne pourront que lui permettre d’affiner et d’affirmer sa proposition.
Face à elle, le Jason de Petr Nekoranec est le grand atout de la soirée. Le jeune ténor tchèque déploie en effet un timbre superbe, que colore un léger vibrato à l’ancienne, absolument charmant ; la voix est claire et puissante, la diction nette, la ligne noble : tout pour faire de Jason non pas un homme détestable, mais un chef de guerre irrésistible. La Créuse de Juliette Mey est élégante mais peu touchante, faute d’une caractérisation vocale plus marquée. Étienne Bazola campe quant à lui un Oronte engagé et convaincant. Ce n’est pas le cas du Créon de Frédéric Caton, voix fatiguée ce soir et trop peu puissante, qui se démène contre l’orchestre : contraint à une seule nuance, son Créon reste hélas très monochrome. On ne comprend pas toujours avec précision le texte qu’interprète Claire Lefilliâtre (Cléone), mais sa voix singulière, au mordant piquant, rend très saisissant le récit de la mort de Créon au dernier acte. Le vibrato de Camille Poul (Nérine, l’Amour) surcharge la ligne et le texte reste assez flou, quoique son Amour se révèle des plus séduisants. Les petits rôles, tenus par des choristes à l’assise parfois fragile, ont pour eux des voix franches et une diction qui rend les surtitres superflus, ce qui n’est pas toujours le cas avec les autres solistes.
De cette première soirée d’une tournée qui se poursuivra à Namur (le 24 septembre), Toulouse (le 26 septembre), Paris (le 30 septembre au TCE) et Compiègne (le 2 octobre), on retient donc davantage la beauté des couleurs et la tendresse des plaintes que le vertige de la tragédie. La souplesse musicale que l’on apprécie d’ordinaire chez Stéphane Fuget est bien présente, mais elle ne suffit pas à donner à cette Médée toute sa violence dramatique. Les prochaines représentations seront sans aucun doute l’occasion de trouver un équilibre plus marqué entre les charmes et les fureurs de l’œuvre.


