Mauvaise pioche

Eugène Onéguine - Avignon

Par Emmanuel Andrieu | dim 20 Février 2011 | Imprimer
Disons-le d‘emblée, cette production du chef d’œuvre de Tchaïkovski, signée Claire Servais, ne restera certainement pas dans les annales ! Certes, le premier tableau est plutôt réussi et agréable à contempler, tout de clarté et de dépouillement mais passé ce bel effet, c’est à une plate illustration du livret et à une banale « mise en place » que nous assistons. Jamais une perspective intéressante, un regard neuf, un minimum de théâtralité ou d’idée dramatique ne viennent nous arracher de l’ennui qui nous gagne, de plus en plus d’ailleurs au fur et à mesure qu’avance la représentation.
Quand on joue, ainsi que l’a voulu Claire Servais, la carte de la transparence, les chanteurs n’ont plus qu’eux même pour tout dire, rendant encore plus nécessaire une direction d’acteur aiguisée, voire millimétrée. Las, ils sont tous ici quasi livrés à eux-mêmes et seuls quelques-uns, dotés de vrais dons scéniques, arrivent à tirer leur épingle du jeu en insufflant un peu de conviction au personnage qu’ils incarnent.
 
Malgré toutes les belles qualités que l’on reconnaît à Armando Noguera, Eugène Onéguine sera le rôle qui paraîtra le plus pâle car il n’exprime, théâtralement parlant, rien du tout (du moins jusqu’à la scène finale). Personnage cynique ou au contraire être romantique (à l‘instar de Tatiana) ? Nous n’en saurons rien. Si la beauté intrinsèque du timbre et la discipline du chant suscitent l’intérêt, le monolithisme de l’artiste vient gâcher sa prestation.
 
La Tatiana de Natalyia Kovalova, remplaçant Nathalie Manfrino initialement annoncée, déçoit elle aussi. A contrario de son homologue argentin, le soprano russe convainc scéniquement parlant mais la voix accuse, elle, bien trop de limites. Le point fort : l’évolution psychologique de Tatiana, de la jeune fille vulnérable à la stupéfiante maturité de la femme du monde qui est fort bien restituée. Entre les deux, elle délivre une « scène de la lettre » d’une belle intensité dramatique. Le point faible : une voix dépourvue du rayonnement requis, avec des aigus souvent à la limite de la justesse, et un chant livré trop souvent un quart, voire un demi ton en dessous…Chacune de ses interventions déséquilibre tout simplement le plateau vocal.
Ténor choyé par Raymond Duffaut (le chanteur messin a interprété in loco une bonne demi-douzaine de rôles), Florian Laconi convainc dans ce qui était pour lui une prise de rôle. La voix s’est bien étoffée depuis ses Almaviva et autres rôles de ténor léger ici-même. Il parvient à maîtriser son émission pour incarner un Lenski à la fois ardent et pudique, délivrant un adieu à la vie, le fameux « Kuda, Kuda », avec toute l’émotion et l‘élégie requises avec en même temps de superbes messe di voce.
La seconde « palme » de la matinée revient au formidable Nicolas Courjal qui campe un saisissant (et juvénile !) Prince Grémine. Doté d’un registre grave et d’un legato somptueux, possédant à la fois le style et la stature du personnage, il enthousiasme le public à l’issue de son grand air du III.
Grand habitué du rôle, Christophe Mortagne campe un Monsieur Triquet cabot à souhait (dont on fait ici un prestidigitateur). L’Olga de Marie Lenormand mêle sensualité et espièglerie tandis que Doris Lamprecht, en Madame Larina, affiche toujours une bien belle santé vocale. Quant à Isabelle Vernet, dans le rôle de Filipievna, elle fait peine avec une voix désormais fatiguée, aux moyens fort usés.
 
En plus d’une production anémique, c’est le handicap supplémentaire d’une direction sans grand relief qu’ont dû subir les chanteurs (et les spectateurs !). Manquant autant de délicatesse que de fougue, le chef israélien Rani Calderon ne parvient jamais à communiquer le frisson et la flamme qu’exige l’exécution de cette partition d’un romantisme pourtant échevelé. Davantage de lyrisme lors de l’air de Lenski, d’emportement dans la scène de la lettre et surtout de brio dans la « Polonaise » auraient été les bienvenus. La faiblesse de certains pupitres (en premier lieu les violons mais aussi les cuivres) peut, cela dit, expliquer en partie ce constat.
Pour finir, une question. Que diable Raymond Duffaut est-il allé chercher cette piètre production messine plutôt que celle de l’Opéra de Monte-Carlo, signée également Claire Servais mais autrement réussie ?
 
 
 

 

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