Mise en scène éculée pour un chef-d’œuvre musical

Le Comte Ory - Lyon

Par Fabrice Malkani | ven 21 Février 2014 | Imprimer
 
Avec Le Comte Ory, le succès comique est assuré d’emblée auprès du public, et celui de Lyon n’a pas dérogé à la règle en applaudissant chaleureusement, le soir de la première, la représentation de cet opéra de Rossini mettant en musique et en scène une anecdote médiévale déjà traitée sous forme de vaudeville par Eugène Scribe en 1816. Mais pourquoi ajouter à un texte amusant et une musique aussi finement humoristique un jeu caricatural et outré ? Il ne semble pas vraiment nécessaire d’en rajouter de manière aussi insistante.
Dans la mise en scène du premier acte, situé, en faisant fi du livret, dans une salle des fêtes communale au budget restreint, le spectacle désolant de chaises en plastique se veut sans doute dissonant par rapport à un texte nous parlant de bosquets, de frais ombrages et du château de Formoutiers. Ici, la laideur le dispute à la vulgarité : rien de neuf ni de choquant en soi, mais, plus grave, rien ne semble justifier, ni dans le livret ni dans la musique, ces choix de mise en scène. Alors que Rossini et ses librettistes ont pris soin de transformer le propos grivois du texte ayant servi de base au vaudeville de 1816, pour en faire un chef-d’œuvre de légèreté dont l’audace résidait précisément dans la construction d’un langage neuf et d’une façon raffinée de donner corps à l’érotisme à l’opéra, la mise en scène de Laurent Pelly nous renvoie uniquement à ce qu’il y a de plus trivial. Passons sur la caricature des activités culturelles municipales, qui suggère tout de même un certain mépris à leur égard, et avouons notre totale perplexité devant la cuvette des toilettes sur laquelle s’assied la comtesse au deuxième acte, non sans avoir relevé sa jupe, pour s’y trouver surprise par le comte Ory déguisé en sœur Colette. Comment s’étonner dès lors que la salle retentisse en partie de rires gras qui couvrent la musique, et même de commentaires à haute voix de certains spectateurs ? La question n’est évidemment pas celle de la représentation du scatologique – il y a longtemps que plus personne ne s’en offusque – mais de sa pertinence. La provocation, quand elle portée par une idée, peut être saine : encore faut-il qu’elle fasse sens. On ne voit guère ici quelle est sa raison ni ce qu’elle apporte au Comte Ory.
« Quel jour de fête, ô mes amis », chante l’excellent Jean-Sébastien Bou interprétant Raimbaud, après son air « Dans ce lieu solitaire » remarquablement maîtrisé, mettant en valeur l’auto-parodie de Rossini lui-même reprenant avec des paroles neuves la cabalette de Don Profundo dans Le Voyage à Reims. Pourquoi ce qui est une fête pour les oreilles ne devrait-il pas être une fête pour les yeux ? On ne peut que prendre acte du hiatus – hélas sans portée interprétative – entre l’indigence de la mise en scène et la qualité des chanteurs.
 
Car on est conquis par la voix claire et souple, l’excellente diction et le jeu remarquable de Dmitri Korchak, irrésistible Ermite (devenu ici une sorte de fakir ou de gourou hindou), avec les superbes aigus qui caractérisent le rôle, par l’éclatante prestation d’Antoinette Dennefeld, décidément pleine de ressources et confondante de justesse en fringant page Isolier, déployant une voix superbe et d’une rare intensité. Si Dame Ragonde est décevante en raison de l’émission insuffisamment sonore de Doris Lamprecht et d’une justesse parfois approximative, l’éblouissante Désirée Rancatore est une Comtesse Adèle enivrante qui triomphe sans peine de son accoutrement étriqué et des grossièretés de la scène, grâce à son irrésistible charme vocal et sa précision impeccable. Mais pourquoi diable nous refaire ici le coup de la poupée Olympia ? Lorsque commence l’air « En proie à la tristesse », on retrouve les accents mécaniques du personnage des Contes d’Hoffmann dans la mise en scène de Robert Carsen (Bastille, 2002), les mêmes mimiques d’automate, les mêmes petits pas empressés martelant le sol. Est-ce Désirée Rancatore qui se copie elle-même, ou est-ce Laurent Pelly qui cite Robert Carsen ? On ne sait. Mais ce sentiment – fondé – de déjà vu est fâcheux, car rien ici ne vient justifier cet emprunt ou cette allusion (réservée au demeurant à ceux qui connaissent déjà cette autre incarnation) – et il ne suffit pas de dire que Rossini annonce Offenbach, comme le fait le metteur en scène dans une interview publiée avec le programme de salle, où on lit par ailleurs avec quelque surprise que « la Comtesse est un personnage désespéré », ce qu’on a peine à croire au vu de la direction d’acteurs.
Mais Rossini triomphe de tout cela. D’abord parce que le génie, on le sait, résiste à bien des mauvais traitements. Ensuite grâce aux voix, comme on l’a dit - ajoutons à ce sujet tout le bien qu’on pense de la prestation du gouverneur, Patrick Bolleire, tirant un très bon parti de sa grande carcasse et de ses graves ténébreux dans l’air « Veiller sans cesse », mais aussi sous sa coiffe de religieuse dans le deuxième acte – et saluons les Chœurs de l’Opéra de Lyon, qui nous donnent des ensembles merveilleusement saisissants. Enfin parce que la musique est interprétée de manière éminemment émouvante et convaincante, par un Orchestre de l’Opéra de Lyon au meilleur de sa forme, sous la direction subtile de Stefano Montanari, alternant avec bonheur les tourbillons musicaux et les moments de langueur, et créant au moment du sublime trio de l’acte II une alchimie parfaite avec les voix.
 
 

 

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