Où l’on finit en beauté

Das Rheingold - Paris (Bastille)

Par Elisabeth Bouillon | jeu 04 Mars 2010 | Imprimer
Le cœur nous bat en franchissant le seuil de l’Opéra Bastille qui programme Le Ring pour la première fois (le dernier Ring à Garnier remonte à 1957, il se limitait à Rheingold et Walküre). En effet, le prologue est déterminant, il pose les bases de tout ce qui suit. Directeur musical, metteur en scène, décorateur et costumier vont nous entraîner dans une aventure cosmogonique qui nous conduira en quatre étapes jusqu’à la fin des dieux. Si leur interprétation est aboutie, les trois « journées » à venir pourront l’être aussi. La salle s’assombrit. Comme Camille Saint-Saens à Bayreuth, nous attendons avec recueillement le prélude, ce « bourdonnement » qui « sort des profondeurs, (…) s’élève, grandit, emplit peu à peu la salle (…), ces soixante premières mesures (qui) ne contiennent pas d’autre harmonie que le seul accord de mi bémol. » En vain. A peine parvenu à son pupitre, Philippe Jordan donne le départ et c’est un jaillissement lumineux qui parvient à nos oreilles, le pianissimo est tout juste piano et s’enfle rapidement, comme celui d’une source devenue cascade. C’était à prévoir : l’acoustique de l’Opéra Bastille ne peut pas vraiment rendre justice à l’orchestre wagnérien, faisons-en notre deuil.
 
A l’ouverture du rideau, une belle image : le plateau est plongé dans une brume obscure. A la rampe (une vraie rampe, avec son éclairage), les filles du Rhin en robes du soir blanches écaillées, gants et jupons rouges (on se passerait des cœurs appliqués sur la robe au niveau du sexe et des seins) se balancent sur des escarcelles suspendues aux cintres par des fils rouges1 et l’on entrevoit derrière elles, sur toute la largeur de la scène, une haie mystérieuse où palpitent des lueurs rougeoyantes. Alberich surgit du trou du souffleur (sa petite taille provient du fait qu’il se déplace à genoux, les deux membres inférieurs enserrés dans une sorte de gouttière) et se traîne d’une balançoire à l’autre. Il finit par s’immobiliser, épuisé. C'est alors que la haie s'anime, constituée d’un entrelacs de formes humaines noires aux bras gantés de rouge scintillants comme des braises, qui hissent les Filles du Rhin hors de portée du gnome. Curieux, le choix de ce noir et rouge pour le peuple du Rhin que l’on découvre ici, mais expressif. Günter Krämer (msc), Jürgen Bäckmann (d), Falk Bauer (c), Diego Leetz (l)et Otto Pichler (mouvements chorégraphiques) ont fait de l’excellent travail.
 
Pourtant, il est trop tôt pour crier victoire et nous déchantons au deuxième tableau. Le lointain est occupé sur toute sa hauteur par un échafaudage (encore un !) doré que des ouvriers sont en train d’astiquer. Au premier plan, côté cour, des bannières blanches et rouges d’un assez bel effet portant l’inscription « Germania » flottent au vent, mais côté jardin, ça se gâte. Au premier plan, une planète bleue à l’axe incliné, portant des continents imaginaires auxquels s’accrochent des dieux démesurés, crûment éclairée, cerclée de méridiens et parallèles en néon vert, émerge d’un praticable. Seul Wotan semble à l’aise, debout au dessus du pôle nord sur une plate-forme à laquelle aboutissent côté cour trois escaliers métalliques. Immédiatement, on pense « Fura dels Baus2 » et le décor souffre de la comparaison. La présence immédiate et prosaïque de ce globe à l’avant-scène tue le mythe de l’Urwelt3 si magnifiquement évoqué par celui du Rheingold, au Paulau de les Arts de Valencia : une terre en cours de formation d’une indécision poétique, réalisée en images virtuelles 3D qui procurent une indicible sensation de vécu. Ici au contraire, cette planète intitulée « Germanie » est platement illustratrice et l’on se passerait de cette allusion éculée au nationalisme wagnérien. Prosaïques également les costumes de Wotan, Donner et Froh : d’ordinaires pantalons blancs et un faux torse nu mettant en valeur les muscles pectoraux sont leurs seuls attributs. Les déesses en robes blanches et torse féminin rajouté évoquent, elles, des immortelles.
 
L’arrivée des géants crée la surprise et rétablit la confiance. Ils se présentent entourés de leur peuple ouvrier qui, apprenant que Wotan refuse de livrer Freia, salaire de son dur labeur, envahit la salle, brandissant les drapeaux rouges de la rébellion. Des tracts rouges4 tombent en pluie sur les spectateurs et cela fonctionne bien. Le fil conducteur de la dramaturgie apparaît maintenant clairement : c’est l’union qui fait la force. La présence des ondins, dans le Rhin, préfigure l’inondation finale qui engloutira le royaume des Dieux. Les Nibelungen, asservis par l’anneau, illustrent la puissance dévastatrice de leur dictateur. Le peuple des géants, conduit par Fafner et Fasolt, exige le respect des traités dont Wotan doit être le garant et fera plier l’immortel sous sa volonté.
  
Le troisième tableau est peut-être le plus spectaculaire. Tandis que Loge, à l’avant-scène, flatte la vanité  d’Alberich afin de l’attirer dans son piège, l’immense pendule venu tout droit de Chéreau/Peduzzi à l’acte II de Walküre et détourné de ici sa fonction5 (il est armé de redoutables dents d’acier) découpe à chaque battement une lamelle de l’or du Rhin tandis que, en arrêt sur image, l’assemblée des Albes inondée d’une sinistre lumière verte, s’écarte mécaniquement au rythme du balancier afin d’éviter son tranchant affilé. Puis, dans la pénombre, tandis que la scène se vide, une femme mystérieuse voilée en robe de mariée noire à la longue traîne traverse la scène au ralenti, éveillant notre curiosité.
 
Remontés à la surface, nous constatons avec soulagement la disparition de la planète Germania. Un disque d’or suspendu représente la Terre actuelle. Un tulle peint enroulé (ciel bleu et allègres petits nuages) est apporté à l’avant-scène, puis accroché à des fils rouges, enfin déroulé par les dieux au moment de l’invocation de Froh à l’arc en ciel. Intéressante en elle-même, cette action détourne notre attention au détriment de l’interprète. Le tulle s’écroule tout d’une pièce au moment où les dieux vont prendre possession du Walhalla, découvrant au lointain l’échafaudage devenu, par un bel effet d’éclairage, un escalier d’or qui, dans une belle progression, s’en vient barrer le premier plan. Le rideau descend lentement sur les dieux en ordre dispersé.
 
Certes, nous voilà loin du dépouillement statique d’un Bob Wilson6, l’histoire qui nous est racontée avec force détails accroche notre attention, même si parfois elle agace. On peut également regretter le parti-pris de Rampentheater, peut-être lié aux problèmes d’acoustique. La précision de la direction d’acteurs ne laisse aucun doute sur l’interprétation du texte. Trois personnages posent problème. Si le Wotan de Falk Struckmann, un habitué du rôle, n’est qu’un simple mortel vaniteux, cruel, avide et têtu, c’est bien parce qu’on le lui demande. On souffre à le voir traiter Fricka et Freia avec une telle brutalité. Tout le problème réside dans le livret qui, en effet, le présente ainsi. Mais à qui sait faire parler la musique, ce personnage apparaît beaucoup plus nuancé. Le Wotan de la Fura dels Baus, Juha Uusitalo, trouvait des accents de tendresse pour Fricka, respectait la déesse en elle, mais aussi l’épouse, la conduisait lui-même au Walhalla. Il retrouvait son bon sens après l’apparition d’Erda et changeait de ton. Struckmann aurait pu exprimer tout cela, son timbre ombreux et cuivré a l’éclat du divin. La Fricka de Sophie Koch, elle, est mise en valeur par la direction d’acteur. Son mezzo parfaitement conduit conserve son moelleux, sa chaleur et sa rondeur dans toutes les situations et ses aigus étincellent. Sa magnifique et altière prestance attire le regard. Ne se départissant de sa divinité qu’au moment où elle cède à l’avidité suscitée par l’anneau, elle se ressaisit vite et retrouve sa noblesse de cœur. Quant à l’Erda de Qiu Lin Zhang, la mariée en deuil du troisième tableau, elle constitue à elle seule un évènement. Elle ne fait que passer, poursuivant la lente traversée amorcée à la fin du troisième tableau, comme sur un tapis roulant du Temps, tandis que Wotan écoute, fasciné, comme nous, la voix mordorée d’outre-tombe qui lui prédit la fin des dieux.
 
Des trois dieux de second plan, c’est la Freia de Ann Petersen qui a la part belle. Elle rayonne littéralement, diffusant la jeunesse ; son immense châle blanc translucide semble, ironie amère, un voile de mariée ; la voix plane, ailée, au dessus de l’orchestre et son timbre pur évoque le paradis perdu. Le châle sera sali, foulé aux pieds, comme son âme. Elle conserve une pomme dans sa main, telle une relique, et en distribue gaîment d’autres à ses frères et sœurs. Comme chez Chéreau, elle ne pardonnera pas à Wotan son abandon. Donner est sacrifié et c’est d’autant plus irritant que Samuel Youn, qui a déjà Kurwenal et le Wanderer à son répertoire, nous enchante par la noirceur brillante de son timbre, son volume imposant et sa parfaite technique qui lui permettraient d’incarner un dieu du tonnerre inoubliable. Au lieu de cela, il doit se comporter en gamin irresponsable, sans cesse rabroué, et son minuscule marteau brandi rageusement le ridiculise. Le Froh de Marcel Reijans souffre un peu moins de cette interprétation réductrice car ses semblables ne le méprisent pas. Ce junger Heldentenor qui a déjà à son répertoire Walther von der Vogelweide laisse entrevoir le soleil, comme Freia, par l’éclat joyeux de son timbre. Le Loge de Kim Begley, acteur remarquable, dirige les évènements de main de maître, observant avec humour ou ironie mais sans passion la dérive de Wotan. Il est confortablement installé sur une marche de l’escalier du Walhalla quand celui-ci parvient à l’avant-scène car le véritable maître du monde, c’est lui.
 
Le trio des Filles du Rhin est un peu décevant. La voix mûre de Daniela Sindram en Wellgrunde tranche sur celles, plus fraîches et en pleine expansion, de Caroline Stein (Woglinde) et Nicole Piccolomini (Flosshilde). La mise en scène insiste trop sur la lascivité des naïades, ignorant leur malice. Les géants, eux, sont très réussis. Le baryton-basse IIain Paterson (Fasolt) et la basse Günther Groissböck (Fafner) nous enchantent par leurs qualités vocales et la justesse de leur jeu. Liés par un amour fraternel, leurs personnages sont jeunes, sympathiques, pleins d’enthousiasme et de vigueur. L’effet, sur eux, de l’anneau néfaste n’en est que plus ravageur : Fafner devient Caïn, puis, obsédé par son trésor, passe presque toute la fin de l’acte à le manipuler, oubliant le reste du monde.
 
Les deux Nibelungen, enfin, ne déméritent pas de cette superbe distribution dont on ne saurait trop féliciter Nicolas Joel7. Wolfgang Ablinger-Sperrhacke en Mime nous séduit aussi par ses sonorités rondes et nuancées qui colorent le personnage d’une chaleur sympathique. Quant au Schwarz Alberich (Alberich le Noir) de Peter Sidhom, il nous réserve maintes surprises. Le vilain gnome de la première scène se transforme en un personnage fortement contrasté, d’une subtilité rarement soulignée. Il s’affirme comme l’égal de Wotan dont il précipitera la fin. Sa voix flexible, riche en harmoniques, prend la couleur de ses émotions tout en conservant son homogénéité. Sa malédiction de l’amour atteint une telle intensité de désespoir mêlé à la fureur qu’elle nous laisse pantois.
 
Finissons en beauté avec Philippe Jordan et l’Orchestre de l’Opéra de Paris qui, ensemble, atteignent parfois au sublime. Le chef semble né la baguette à la main. Ni pompe, ni lourdeur, ni complaisance chez cet artiste initié à Wagner dés sa plus tendre enfance mais une grande précision, de la fluidité, de la transparence, du rythme, du phrasé, une extrême attention portée aux chanteurs, à l’expressivité du texte, à la psychologie nuancée des personnages. Il sait évoquer, au moyen des couleurs de l’orchestre, l’ombre et la lumière, les éléments primordiaux, l’immensité de l’univers, la naissance des mythes. Encore sous le charme, toute irritation effacée, nous quittons la salle à regret.
 
 
1 En allemand, le fil conducteur se dit « der rote Faden », mot à mot « le fil rouge.
2 Cf les DVD de la production du Ring à Valencia (2008) chez Unitel Classica, direction musicale : Zubin Mehta, mise en scène, décors, costumes, chorégraphie, lumières, images virtuelles : La Fura dels Baus
3 Urwelt : monde originel
4 Une remarque : la citation « Was du bist, bist du nur durch Verträge : bedungen (participe passé archaïque du verbe bedingen) ist (c’est un passif), wohl bedacht deine Macht (sujet de la deuxième phrase) » qui figure en allemand, anglais, français et japonais sur les tracts signifie : « Ce que tu es, tu l’es devenu grâce aux traités : ils fondent et conditionnent ton pouvoir ». La traduction française est y incomplète, le mot « traités » manque.
5 Un trait de génie de Chéreau ce pendule, symbole du temps mesuré aux dieux ! Wotan l’arrêtait en répétant « Das Ende (la fin) » . En effet, Wotan signe l’arrêt de mort des dieux en obéissant à Fricka. Cf. les DVD du Ring des Nibelungen filmé en 1980 à Bayreuth, chez Philips.
6 Cf. l’article de Christophe Schuwey
7 Cf. l’éditorial de Sylvain Fort en page d’accueil : « L’enfant de l’Opéra de Paris »
 
 
 

 

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