Passion accomplie

Passion selon saint Jean - Lyon

Par Fabrice Malkani | jeu 05 Avril 2012 | Imprimer
 

 

Comme un joyau dans une parure étincelante, l’aria « Tout est accompli » (Es ist vollbracht) chantée avec une sensibilité bouleversante par le contre-ténor Andreas Scholl après le superbe solo de viole de gambe d’Ulrike Becker peut fournir les termes qui, dans tous les sens possibles, rendent compte de cette magnifique soirée consacrée à la Passion selon Saint Jean en la Chapelle de la Trinité de Lyon. Sous la direction profondément humaine, sobre et chaleureuse en même temps, tout à la fois sensible et pondérée, de Christoph Prégardien, le Concert Lorrain et le Nederlands Kamerkoor ont donné une interprétation d’une fluidité et d’une homogénéité parfaites de cette vaste architecture dans laquelle s’enchâssaient sans solution de continuité le récit de l’Évangéliste – impeccable Eric Stoklossa, d’une précision n’excluant jamais l’émotion contenue – et les airs des solistes.

L’ondulation qui porte le chœur de l’ouverture, dirigée sur un tempo relativement soutenu, nous emportait d’emblée vers une autre dimension : pris dans le mouvement incessant de la musique, l’auditeur devenait particulièrement sensible au texte et à l’éclat sonore de ses mots clés (« Herr », « Herrscher », « herrlich »). Articulation, phrasé, nuances, équilibre des voix et relief des effets (comme l’explosion de joie lors de la réponse « Jesum von Nazareth »), tout concourait à la perfection. On ne pouvait donc que regretter l’apparente pâleur – ou l’excessive retenue – de la première intervention d’Andreas Scholl (« Von den Stricken meiner Sünden »), qui peut-être se ménageait pour l’aria de la seconde partie, évoquée plus haut, à moins que ce ne fût une façon d’opposer l’âme souffrante à l’âme heureuse, dont la partie est confiée au soprano. Et c’est en effet d’une voix beaucoup plus limpide et lyrique que Sibylla Rubens a chanté l’aria « Ich folge dir gleichfalls », merveilleusement accompagnée par les deux flûtes à l’unisson, ainsi que le très émouvant « Zerfließe, mein Herze » (en parfaite osmose avec les hautbois et les flûtes, soutenus par l’orgue). Ce dernier air était ponctué par une gestuelle dramatique un peu emphatique contrastant avec la rigueur et la sobriété exemplaires de l’Évangéliste (mais rendant justice en un sens à la dimension opératique de l’œuvre, relevée par les membres du Consistoire de Leipzig qui en firent reproche au candidat Bach en 1723 avant de l’interdire par contrat). Eric Stoklossa a réservé ses trémolos – sans jeu de scène – au moment d’indignation que constitue l’évocation de la flagellation du Christ (« Barrabas aber war ein Mörder… »).

Le baryton-basse Dietrich Henschel, véritablement habité par son rôle, s’est montré particulièrement convaincant en Pilate déchiré, auquel il a su conférer toutes les nuances d’une personnalité complexe, tandis que la basse Yorck-Felix Speer campait un Christ d’une apparence un peu désinvolte (ou très distanciée ?) mais à la voix profonde et qui, après quelques interventions insuffisamment articulées et émises avec un timbre un peu sourd, dévoilait peu à peu toutes ses potentialités vocales. Le ténor Andreas Weller ne s’est pas toujours hissé au niveau des autres solistes, restant parfois en deçà des attentes et manquant d’éloquence pour la fervente aria « Erwäge, wie sein blutgefärbter Rücken …».

On ne saurait trop souligner à quel point l’interprétation constamment maîtrisée d’Eric Stoklossa, sa très belle diction et son articulation remarquable ont joué un rôle décisif dans l’harmonisation et la conciliation de ces diverses individualités, parallèlement à la direction, dont on a dit tout le bien qu’on pensait, parfois très enlevée (le choral « In meines Herzens Grunde » paraissait même presque un peu rapide), mais aussi méditative, de Christoph Prégardien. Du grand art ! Et une Passion parfaitement accomplie, dans le recueillement, certes, ainsi que le montrait la concentration du luthiste, du contrebassiste ou celle du violoncelliste, mais aussi dans la joie, comme le prouvaient entre autres les sourires des exécutants, la complicité sereine des violonistes ou encore la mine hilare du bassoniste tout au long du concert.

 

 

 

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