Petite frappe et kamikaze

Don Giovanni - Rouen

Par Brigitte Cormier | jeu 21 Mai 2009 | Imprimer
C’est dans l’Italie des années 1920 au moment de la montée du fascisme et des jeunesses mussoliniennes que le metteur en scène Laurent Laffargue a imaginé un Don Giovanni, à peine sorti d’une enfance de petit garnement. D’emblée, il provoque la panique en tuant d’un coup de surin dans le ventre le père de la dernière donzelle qu’il vient de déflorer. À partir de là, c’est la fuite en avant de ce jeune monstre presque fou, sans foi ni loi, à la recherche de son seul plaisir. Pour échapper à toute justice — qu’elle soit humaine ou divine — il finira par se la rendre lui-même en se faisant sauter la cervelle au moyen d’un coup de pistolet dans la bouche. Au lieu d’une disparition dans un enfer plus ou moins fantasmagorique qui punirait « le dissolu » et omettant bien évidemment la scène réconciliatrice, l’œuvre s’achève aussi brutalement qu’elle a commencé sur une image chargée de symbole : une large éclaboussure de sang souillant une paroi immaculée.
 
 
L’élément le plus intéressant de cette production est l’architecture de son dispositif scénique. Au départ se dresse un grand fronton blanc, formé de divers blocs joints. Tout au long du spectacle, ces éléments s’emboîtent ou se déboîtent par glissements et restructurent l’espace selon la progression du drame. Et ceci, fait assez rare pour être mentionné, sans produire la moindre nuisance sonore.
 
Deux univers, symbolisés par des accessoires, et diverses apparitions féminines fantasmées s’opposent. L’un ludique, celui de l’enfance insouciante avec ses jouets et ses jeux de plein air, l’autre provocant, celui de la tromperie, de la débauche, du chacun pour soi avec ses couteaux et ses armes à feu. La direction d’acteur est le second point fort de ce travail estimable quoique discutable sur son postulat. Sans franchir les limites de la vulgarité, en dépit d’un double strip-tease entre le maître et son valet s’exhibant en travestis — hommage aux Damnés de Viconti — il circule une sensualité teintée d’érotisme entre des personnages bien caractérisés.
 
Durant l’ouverture et le premier acte, l’excellent orchestre de l’opéra de Rouen dirigé de manière très rythmique par Guido-Johannes Rumstadt accentue la lourdeur de l’atmosphère menaçante, mais les éléments comiques portent peu et la grâce mozartienne semble se dérober. Au deuxième acte, la scène et la fosse s'accordant mieux, la partition s’épanouit dans toute sa splendeur et les chanteurs en bénéficient.
 
Le Leporello de Shadi Torbey manque de brio dans « Notte e giorno faticar » ; même le grand moment de l’air du catalogue est quasiment escamoté. Certes, devoir repasser des dessins en creux pour faire apparaître trois profils de déesses, n’aide pas à chanter avec toute la verve requise ! Le timbre est agréable et la voix suffisamment profonde pour remplir sa fonction harmonique dans les ensembles. Le chanteur se montre plus détendu au deuxième acte, en particulier dans son « Ah pietà signori miei » et dans ses duos avec Zerlina et Don Giovanni.
 
Pour avoir le sex-appeal d’un Don Juan, le chanteur néerlandais Henk Neven est évidemment un peu frêle. Cependant, sa silhouette élancée et son visage juvénile servent la conception du metteur en scène. Qu’il manie le couteau à cran d’arrêt, qu’il s’amuse avec sa petite voiture télécommandée ou qu’il attrape une femme par la taille sur un tourniquet, Neven se montre toujours aussi désinvolte. Bien que la voix ne soit pas des plus caressantes, son duo avec Zerlina est agréablement chanté. Au deuxième acte, durant le fameux « Deh vieni alla finestra » accompagné d’un solo de mandoline, il allége sa voix pour émettre de jolies notes claires.
 
La distribution féminine est dominée par la Zerlina enjôleuse d’Anna Kasyan. Elle ne manque ni de sensualité ni de piquant. La voix, bien assise dans le medium, avec de charmants aigus, couvre les exigences d’un rôle tout en nuances. On devine, qu’avec son caractère enjoué et ses dispositions à satisfaire les désirs masculins aussi naturellement qu’elle respire, Zerlina bénéficie de la sympathie de Mozart et de son librettiste. Que ce soit dans les duos avec Don Giovanni qui, à l’évidence, la troublent ou dans ses scènes d’épouse aimante et coquine avec Masetto (solidement chanté par Vincent Deliau), elle est parfaitement à son aise.
 
En Donna Anna, la délicate soprano roumaine, Nicoleta Ardelean, met en valeur son talent pour le récitatif. Si sa voix agile n’est pas celle d’une belcantiste véritable, si le timbre est légèrement éraflé, son engagement et sa sincérité en font une Donna Anna touchante qui mérite bien la tendresse exprimée par Don Ottavio. Commencé alors que le chanteur est sorti de scène à la suite de sa belle, l’air « Della sua pace » est de ceux qu’on guette. Le ténor français Jérôme Billy, formé à l’oratorio depuis l’enfance, a la suavité du timbre et la musicalité nécessaires pour le chanter. On eût aimé l’entendre à l’épreuve de l’air autrement plus périlleux « Il mio tesoro » d’origine, évidemment supprimé.
 
Au premier acte, la Donna Elvira, lunettes noires et revolver braqué, de Daria Masiero déçoit. Si la soprano italienne possède de bons aigus et des dons de comédienne qui servent le côté comique du rôle, la voix centrale demeure engorgée. La soprano italienne se rattrape au deuxième acte. L’air seria ajouté lors du remaniement viennois lui permet de lancer un vigoureux « Mi tradi quell’alma ingrata » plus homogène vocalement et mieux projeté.
 
Il reste à traiter le dénouement ; le metteur en scène se doit de relever le défi qu’il s’est imposé : point de statue du commandeur, ni de flammes de l’enfer… La menace de châtiment se lit dans un dessin maladroit : une tête de mort tracée dans une filiforme ampoule électrique, avec deux traits grossiers entrecroisés en guise de tibias. Amplifiée par une sonorisation, qui dialogue avec musiciens et chanteurs, la voix du père outragé, Vincent Billier, perd l’occasion de faire valoir ses graves. Au terme d’un souper somptueux, égayé par un petit orchestre d’automates et interrompu par une dernière visite d’Elvira, Don Giovanni, en proie à une voix intérieure délirante, refuse le repentir. Comme Laffargue l’a décidé, il se supprime et c’est tout.
 
 
 
 
 

 

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