Plein les yeux

La Favorite - Séville

Par Maurice Salles | lun 14 Décembre 2009 | Imprimer
Gaetano DONIZETTI (1797-1848)
LA FAVORITE
Opéra en quatre actes
Livret d’Alphonse Royer, Gustave Vaëz et Eugène Scribe
D’après Le comte de Comminges de Basulard d’Arnaud
 
Production du Festival International de Santander
 
® DR
 
Mise en scène, décors et costumes, Hugo de Ana
Chorégraphie, Juan de Torres / Daniela Merlo
Lumières, Ricardo Castro
 
Léonore de Guzman : Sonia Ganassi
Fernand : José Bros
Alphonse XI : Vladimir Stoyanov
Balthazar : Carlo Colombara
Don Gaspar : Jon Plazaola
Inès : Tatiana Davidova
 
Compagnie chorégraphique Larumbedanza
Directeur général et chorégraphe, Juan de Torres
Directrice artistique et chorégraphe, Daniela Merlo
 
Chœur du Théâtre de La Maestranza
Chef de chœur, Julio Gergely
 
Orchestre symphonique Royal de Séville
 
Direction musicale, Roberto Rizzi Brignoli
 
Séville, le 14 décembre
 

 
C’est avec en tête un tourbillon d’images diaprées à dominantes tour à tour noires et pourpre et or que l’on sort de cette production de La Favorite. Hugo de Ana, auteur de la mise en scène, de lascénographie et des costumes, y porte à leur acmé ses choix esthétiques. Habillant l’espace scénique aux dimensions du grand écran qui l’emplit et sur lequel sont projetées le plus souvent des vues du palais de l’Alcazar, en particulier de la cour des Demoiselles, à la riche décoration de stuc sculpté, il crée un cadre suggestif et envoûtant pour un mélodrame qu’il exalte sans crainte, allant même au dernier acte jusqu’à transformer la mort programmée de Fernand en suicide sur le cadavre de Léonore. Faut-il pour autant parler d’excès ? Le genre lui-même l’est ; Hugo de Ana joue le jeu à fond, mais en virtuose il reste en équilibre dans les scènes d’affrontement, où l’exploitation des situations et le jeu des masses passent par le filtre de références picturales qui figent fugitivement attitudes et personnages, toujours en accord avec la musique. Sans doute peut-on être indisposé par la projection d’images du palais maure dans les actes qui ont pour cadre Saint-Sébastien, ou par l’omniprésence du crucifix géant qui plane sur les actes II et III, car la foi n’a pas de rôle moteur dans une œuvre où la véritable passion des protagonistes est leur honneur. Mais les réserves disparaissent devant ces images prenantes, magnifiées par les éclairages de Ricardo Castro. Seule la chorégraphie reste en deçà de l’impression générale ; le talent des danseurs n’est pas en cause, mais bien l’inspiration, répétitive et réduite à chercher une issue dans un effet d’enchaînement flamenco.
 
Vives satisfactions, en revanche, du côté vocal et musical. Certes, on entend que le français est une langue étrangère pour tous les interprètes, mais le désastre redouté ne se produit pas. Annoncée enrhumée au lever du rideau, Sonia Ganassi éclaire avec un soin scrupuleux les moindres nuances du personnage de Léonore. La cantatrice se sentait peut-être à l’épreuve compte tenu de son état de santé, mais sa science et sa technique lui permettent d’aller jusqu’au bout de la représentation sans que l’on perçoive la moindre gêne. L’étendue et la projection sont intactes, les graves propres et sonores, les aigus justes et vibrants et le velours homogène ; le grand air et sa cabalette soulèvent la salle. Beau succès également pour le ténor José Bros, qui vient crânement à bout des écarts du rôle meurtrier de Fernand, où il alterne douceur et vaillance de façon assez nuancée. Seules quelques nasalités entachent une prestation remarquable, aussi bien vocalement que scéniquement. Respectivement Alphonse XI et Balthazar, le Supérieur du monastère, le baryton Vladimir Stoyanov et la basse Carlo Colombara sont moins à l’aise avec la langue française, mais eux aussi d’une belle musicalité. La tessiture de leurs rôles  ne leur pose pas de problème et la tension de leur affrontement au deuxième acte a toute la force nécessaire. A retenir les noms de Jon Plazaola, bien présent en Gaspar, représentant des intérêts de la noblesse, et de Tatiana Davidova, voix menue mais jolie, suivante charmante et dévouée de la favorite, dont l’air du premier acte anticipe celui d’Oscar dans Un ballo in maschera.Car un  des plaisirs que donne aujourd’hui La Favorite réside dans ces idées que Verdi reprendra à son compte, en particulier dans La Forza del Destino et Don Carlos.
 
Pour ce qui est de l’exécution musicale, outre la qualité des pupitres d’un orchestre réactif et homogène dont l’acoustique excellente du théâtre restitue toute la finesse, disons toute l’admiration que nous inspire la direction de Roberto Rizzi Brignoli. De directeur estimable le voici devenu grand chef d’orchestre d’opéra : après une ouverture vibrante de climats différents, il porte jusqu’à son terme une lecture qui soutient les chanteurs de bout en bout tout en conservant un équilibre qui tient de la fusion entre la fosse et le plateau, sans la moindre défaillance ou surcharge. Chapeau bas, maestro !
 
Maurice Salles
 
P.S. Dans l’euphorie qui suit une représentation réussie, on voudrait rêver au projet de mettre en scène La Favorite à l’Alcazar, dans les lieux mêmes où vécurent Alphonse XI et Leonore de Guzmàn, la Favorite historique, celle qui ne fut séparée du roi de Castille que par la mort de ce dernier, à qui elle avait donné dix enfants. D’une réunion tenue le matin même de cette belle représentation et relative au budget futur on peut craindre que même les projets plus réalistes ne soient compromis. Nuages sur la Maestranza…
 

 

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