Premier degré sur la lagune

La Calisto - Genève

Par Carine Tailleferd | mar 13 Avril 2010 | Imprimer
Le Grand Théâtre ouvre les festivités cavalliennes du printemps en présentant une nouvelle production de La Calisto attendue car bien représentée cette saison sur les scènes lyriques (au Théâtre des Champs-Elysées en mai et au Theater Basel en mai également).
Le metteur en scène Philipp Himmelmann officie au Deutsche Oper am Rhein de Düsseldorf, au Deutsche Oper de Berlin entre autres scènes de l’est. Pour son intronisation romande il présente une mise en scène qui laisse le public du bassin lémanique sceptique ; une première partie brouillonne, l’ensemble gagne cependant en netteté par la suite.
Loin de l’esprit de bagatelle de la Sérénissime, le langage d’Himmelmann est plutôt brusque voire vulgaire. Pourquoi nous rappeler par tant de débauche outrancière, (Calisto lascive à califourchon sur un tronc d’arbre par exemple), ce que le livret suggère si subtilement. Ou comment faire disparaître en tout point toute l’ambigüité attendue du propos baroque et appauvrir l’ensemble. La Calisto n’est pas l’apologie du premier degré trop souvent imposé au Bâtiment des Forces Motrices dans cette mouture. Certes Calisto traite Jupiter de vieux libidineux et Linfea rêve de coït marital mais las l’orgie gestuelle proposée nous prive du double langage de l’ouvrage, de sa réflexion psychanalytique digne d’un conte de Charles Perrault, charcotienne avant l’heure, dans ses réflexions sur l’arc de l’hystérie.
Philipp Himmelmann se rattrape par une direction d’acteurs enlevée de circonstance.
La distribution en demi teintes (dès l’Acte I les voix nous parviennent lointaines, pauvres ; un manque de matière qui augure mal pour cette production) laisse tout de même un bel espace à quelques personnalités. Linfea notamment est jouée par un homme, heureux choix qui respecte le goût de l’opéra baroque vénitien pour les inversions, le travestissement qui sert à railler les apparences sociétales trompeuses. Mark Milhofer excelle dans l’exercice. La voix est charpentée à loisir, pleine. Son charisme sert la posture et nous préserve de tout débordement vulgaire et inutile. L’hyper théâtralité requise par le propos n’est pas en reste avec le jeu de Sami Luttinen dans le rôle de Jupiter et de Bruno Taddia en Mercure. L’amplitude vocale n’est pas au rendez-vous pourtant. La plus grande déception revenant à la basse, l’un des piliers de cet opéra. Mercure quant à lui s’appuie trop souvent sur une pantomime sexuée encombrante. Le baryton mériterait sûrement d’être entendu sous d’autres cieux. Chez les hommes toujours, Fabio Trümpy est un ténor honnête pour Pan, son travail tant vocal que théâtral est juste sans plus. Mais c’est surtout Bejun Mehta qui sauve la gente par son interprétation sans faute d’Endymion, sa voix de contre-ténor indispensable au rôle écrit pour un castrat.  Il excelle jusque dans l’air de l’ascension qui signe d’ailleurs le moment de grâce de toute la production. Sa voix semble tombée des astres tant la diction est discrète, toute d’élégance, presque désincarnée toute à son rôle donc. Nous ne boudons pas notre rare plaisir.
Les femmes à présent, Anna Kasyan est une Calisto falote, la « Révélation Lyrique » de l’Adami 2006 et la « Révélation de l’année Artiste Lyrique » aux Victoires de la Musique Classique 2010 déçoit. Notre oreille butine alors sur le plateau réunissant une distribution quasi intégralement débutante sur la scène genevoise.
Catrin Wyn-Davies est une Junon en demi-mesures même si la soprano nous offre de très beaux lamenti aux prises avec ses déboires conjugaux.  Son souffle de soprano manque de majesté et de profondeur pour projeter la palette de ses affetti. Dernier rôle féminin d’importance, Christine Rice est une Diane de consolation. Généreusement applaudie, la mezzo maîtrise sa couleur vocale, dosée, soignée, toute à ses contradictions de déesse et de femme ou l’inverse.
Ressuscités en 1970 par le chef d’orchestre anglais Raymond Leppard au Festival de Glyndebourne, les délices de cette partition de la fin du XVIIème siècle, de l’élève de Claudio Monteverdi, nous sont restitués par l’Orchestre de Chambre de Genève et par le bras d’Andreas Stoehr. L’ensemble humble, besogneux est généreux et juste à l’exercice. Cordes ordonnées, Continuo délicat constitué de flûtes à bec, cornetto, dulcian, luths, viole de gambe et lirone, violoncello, harpes et clavecin indispensable. Cette composition respecte les indications de la partition d’origine conservée au Teatro San Apollinare, là où Cavalli créa l’œuvre en 1651, fait remarquablement rare pour être mentionné. Le tissu orchestral est tenu et pourtant libre à la fois tel qu’attendu pour l’ouvrage. Prouesse admirable pour cet ensemble qui a changé de management en début de saison et qui livre, ce 13 avril à Genève, une première signature baroque en fosse prometteuse dans ce registre précieux mais oh combien glissant. Même les petites impatiences du Chef, les quelques faussetés des flûtes de-ci de-là sont pardonnées tant elles nous semblent délicieuses et rompent avec la brutalité et la trivialité de la mise en scène.
« La chair est triste hélas » ! Nous sortons guetter les étoiles ; l’ivresse nous fait défaut.
 

 

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