Printemps des poètes

Récital - Vienne (Musikverein)

Par Clément Taillia | lun 12 Décembre 2011 | Imprimer
 

 

Alors que l'année 2011 touche à sa fin, l'hommage à Gustav Mahler et la commémoration du centenaire de sa disparition battent leur plein à Vienne. Avec Thomas Hampson, les mélomanes autrichiens célèbrent autant un compositeur révéré qu'un interprète adoré : ici moins qu'ailleurs, l'on a oublié le passionnant recueil que le baryton livrait, dans les jeunes années de sa carrière, à la Deutsche Grammophon. Soutenu par la direction incandescente de Leonard Bernstein, il marquait alors d'une pierre blanche la discographie des Lieder mahlériens, et s'imposait d'emblée comme un spécialiste incomparable de ce répertoire.

Les premières mesures de ce récital confirment qu'il l'est resté, par-delà les longues années de sa carrière, et les multiples orientations musicales et esthétiques qui l'ont jalonnée. Si, à l'opéra, ses Mozart ont soulevé l'enthousiasme, si ses Verdi, en dépit d'un timbre et d'une culture qui ne se réfèrent pas toujours à l'école de chant italienne, ont souvent convaincu, si même son Scarpia, plus récemment, a pu intéresser, grâce à un art consommé de la scène et une acuité psychologique hors du commun, c'est bien dans les mélodies torturées de la fin du XIXe et du début du XXe siècle que la voix, la technique et le caractère de Thomas Hampson trouvent, dans le dialogue avec la partition, une familiarité, une aisance et une adéquation naturelle que très peu d'artistes ont jamais su approcher. « Scheiden und Meiden », « Trost im Unglück », « Aus ! Aus », jetés en ouverture de programme, ont un peu de la rudesse et de la solidité bourrue de certains Schumann. Mais bien rapidement, la voix révèle des blessures, montre des failles (pas techniques : tout, de ce côté-là, n'est que santé ravageuse !) qui donnent au chant sa profondeur ; la robustesse est une rebuffade, l'élégance, une feinte, la séduction, une parade. Sous ces airs de riche propriétaire terrien, le narrateur est un poète blessé, un cousin du voyageur d'hiver schubertien. « Die zwei blauen Augen von meinem Schatz », tenu par un legato prodigieux, « Lied des Verfolgten im Turm », tout en ruptures et en névroses, confirment et bouleversent.

La confrontation, après l'entracte, avec Zemlinsky, Webern ou Schoenberg, ne fait que prolonger cette pente vers l'épure, le recueillement, le renoncement sur laquelle nous engage Hampson. Ils suffiraient amplement à notre bonheur de mélomane (Zemlinsky et Schoenberg surtout, tortueux, complexes, ambigus, mais si clairement compris, si magistralement énoncés par un chanteur que les difficultés n'effraient guère). Mais ils préparent, surtout, à un final d'anthologie : avec « Ich atmet' einen linden Duft », si beau, si féérique qu'un spectateur, dans un sursaut aussi enthousiaste qu'inapproprié, tentera de l'applaudir bruyamment, avec, in fine, un « Ich bin der Welt abhanden gekommen » qui, après les sommets de « Blicke mir nicht in die Lieder ! » et d' « Um Mitternacht », nous parle depuis un autre monde, le public entrevoit des perspectives musicales, esthétiques, spirituelles à la hauteur de celles qui devaient motiver le travail de Gustav Mahler...

Comment conclure cet éloge sans dire un mot du pianiste, qui n'a jamais aussi peu mérité l'adjectif d' « accompagnateur » ? Wolfram Rieger n'est pas même un soutien, encore moins un support : par sa délicatesse marbrée d'infinies nuances, son piano seul permet au chanteur d'épouser si complètement la profondeur et la beauté de cette musique. A cet égard, il fait bien plutôt figure de complice, d'alter-ego d'un artiste qui demande moins à être suivi qu'à être porté. A eux deux, ils offrent une soirée où les commémorations ne comptent plus, où demeure seule la célébration pleine et entière de la musique et de la poésie.

 

 

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