Salle comble à l’Opéra Bastille pour cette nouvelle reprise de La Tosca selon Pierre Audi, la sixième depuis sa création en 2014, qui comporte deux séries de représentations, la seconde étant prévue pour le mois de mars. A l’affiche, pas moins de quatre sopranos, cinq ténors et trois barytons se partagent les trois rôles principaux. Si certains d’entre eux étaient déjà présents lors de précédentes reprises, Roberto Alagna incarne pour la première fois le rôle de Mario Cavaradossi à l’Opéra de Paris, un événement attendu de longue date par ses fans.
La production du metteur en scène, disparu en mai dernier, ayant été largement commentée dans nos colonnes, nous nous contenterons de mentionner ses aspects les plus notables. Tout le spectacle s’articule autour d’une croix en bois gigantesque suspendue horizontalement au-dessus du plateau aux actes deux et trois, qui évoque le poids de la religion sur les personnages, qu’elle soit glorifiée avec ferveur (Tosca) ou bafouée (Scarpia). Au premier acte, cette croix posée sur le sol divise l’intérieur de l’église en deux zones : côté jardin, une chapelle austère éclairée par des chandeliers, côté cour un espace dont le mur est tapissé par l’œuvre de Cavaradossi qui représente, non pas une Marie-Madeleine, mais un ensemble de corps féminins à-demi dénudés. Le deuxième acte est le plus réussi : le bureau de Scarpia imaginé par Christof Hetzer se présente comme un hémicycle sans fenêtre, tapissé de rouge, qui crée un climat étouffant. Enfin l’exécution du peintre à lieu dans un campement en rase campagne. Tout comme la croix de bois, la scène finale est une allégorie, Tosca ne saute pas dans le vide, elle se dirige lentement vers une lumière blanche aveuglante située au fond de la scène qui représente sans doute l’au-delà.

Amin Ahangaran s’acquitte honorablement du rôle d’Angelotti, André Heyboer est un sacristain obséquieux à souhait et sonore, Carlo Bosi campe avec subtilité un Spoletta timoré et soumis, à la voix bien projetée. Le Scarpia d’Alexei Markov est d’une froideur inquiétante, si sa voix solide passe aisément la rampe, il lui manque un peu plus de noirceur dans le timbre et une caractérisation du personnage plus fouillée, notamment au deuxième acte, pour être pleinement convaincant. Saioa Hernández avait fait ses débuts à Paris dans le rôle de Tosca en 2022 et déjà l’ampleur de ses moyens et le volume sonore qu’elle déployait nous avaient impressionné. Force est de reconnaître cependant qu’au premier acte le timbre a paru métallique, notamment dans le haut de la tessiture, et l’implication dramatique inaboutie. En revanche, dès l’acte deux, la soprano prend pleinement possession de son personnage et livre une interprétation spectaculaire de son affrontement avec Scarpia. Son « Vissi d’arte » émouvant lui vaut une belle ovation. A l’acte trois, sa prestation est du même niveau. En grande forme, Roberto Alagna est un Cavaradossi proche de l’idéal. Dès son entrée en scène, on est frappé par sa silhouette juvénile et sa santé vocale. Qui pourrait croire que ce fringant ténor a déjà passé la soixantaine ? Le medium est solide, l’aigu rayonnant – splendides « Vittoria, vittoria » au deux – et le timbre homogène sur toute la tessiture ne trahit à aucun moment le passage des ans. Au dernier acte son « E luccevan le stelle » tout en sobriété et retenue n’en est que plus poignant. Il convient de mentionner également la prestation grandiose des Chœurs, préparés par Ching-Lien Wu lors du Te Deum qui conclut l’acte un.
Oksana Lyniv propose une direction nette et précise. En début de soirée la cheffe ukrainienne adopte des tempos particulièrement étirés qui ralentissent la progression de l’action. Mais dès le deuxième acte sa battue s’accélère graduellement à mesure que le drame s’amplifie, jusqu’à la conclusion d’une grande intensité théâtrale. Son troisième acte, subtilement dosé, souligne le contraste entre l’exaltation du duo et la catastrophe finale.

