Purcell transposé en 14-18 : ça marche !

Arthur - Bruxelles (Flagey)

Par Bernard Schreuders | mer 19 Mars 2014 | Imprimer
 
 
Le mythique studio 4 de Flagey, à Bruxelles, accueillait mercredi la première mondiale d’Arthur, sans aucun doute l’événement le plus branché du KlaraFestival qui fête cette année son dixième anniversaire. Créer une pièce de théâtre musical autour de la Première Guerre mondiale avec le King Arthur de Purcell comme point de départ : la proposition a d’abord suscité la perplexité du metteur en scène néerlandais Paul Koek, persuadé qu’il ne pourrait jamais appréhender ce qu’ont traversé les millions d’hommes impliqués dans cette boucherie. Du reste, encore faudrait-il qu’ils aient vécu « la même tragédie de manière identique » observe-t-il. Contre toute attente, c’est dans le livret de John Dryden qu’il a découvert le moyen de rendre l’horreur plus personnelle et compréhensible, plus exactement dans la figure de la princesse Emmeline qui déambule, aveugle, dans un monde qu’elle ne reconnaît plus. « Lorsque j’ai appris que cinquante-trois nationalités différentes ont combattu autour d’Ypres*, tout c’est mis en place » explique Paul Koek. « En faisant errer, à la fin de la guerre, cette Africaine aveugle sur le champ de bataille, à la recherche de la dépouille de son mari tombé au combat, en compagnie d’une femme de la région [une infirmière] et de son enfant, nous parvenons à évoquer l’ampleur du désastre en l’abordant par le biais du chagrin personnel de deux survivantes », entourées par les allégories de l’Attente, la Mémoire, la Guerre et la Mort.
Bien sûr, le King Arthur de Purcell célèbre une victoire, celle du monarque protestant Guillaume III sur le roi catholique Jacques II, un nouveau texte s’imposait donc et fut commandé à l’auteur belge Peter Verhelst, un texte de circonstance écririons-nous, si la trivialité de cette formule ne faisait injure à son émouvante beauté. Les pages extraites du semi opéra qui, hélas, subit des coupes sombres (un bon tiers des numéros passe à la trappe), forment avec les monologues parlés du dramaturge flamand une œuvre originale, contemplative et sans véritable ressort ni progression dramatiques, mais néanmoins forte et poignante. Si une excellente traduction projetée en surtitre permet d’apprécier la sensibilité voluptueuse et la puissance suggestive de la prose de Verhelst, la performance des acteurs exalte aussi la musicalité, singulière mais réelle, d’une langue néerlandaise que des oreilles parfois trop conformistes et rétives ont tendance à réduire un peu hâtivement à ses rugosités.
Applaudie il y a vingt ans au Chatelet dans le décapant King Arthur du tandem Vick/Christie, Claron MacFadden ne chante ici guère plus qu’un duo avec le soprano vif, mais frêle d’Elisabeth Cragg ; en revanche, son personnage de veuve, ardemment, éperdument amoureuse, mais qui conserve une sobriété et une noblesse admirables, éclipse la figure trop uniment larmoyante et vite lassante de l’infirmière (Yona Spijker), obnubilée par le souvenir des paysages que la Grande Guerre a ravagés. La litanie des noms de végétaux carbonisés par les bombes, comme celle des prénoms d’hommes disparus à la fin du spectacle ne sont pas sans rappeler le procédé à l’œuvre dans Rwanda 94, la pièce fleuve que le Groupov consacra à cette autre catastrophe indicible et inexplicable à laquelle, d’ailleurs, l’Africaine d’Arthur fait plus d’une fois penser.
Ni illustration, ni pièce rapportée, la musique de Purcell entre souvent en résonance affective avec les répliques déclamées qu’elle peut même accompagner brièvement au cours de transitions habiles, mais quelquefois aussi boiteuses, notamment quand la gémissante plainte de l’infirmière se superpose à l’introduction orchestrale d’un air. Toutefois, de manière générale, la greffe prend et la cohérence, l’équilibre qui caractérise cet ouvrage composé d’éléments a priori si dissemblables ne laisse pas d’étonner. Certes, pour apprécier l’exploit, le public qui espérait entendre King Arthur doit faire son deuil des pages sacrifiées et avoir une certaine ouverture d’esprit, y compris vis-à-vis des licences que s’autorisent les interprètes.
 


A la tête du B’Rock, jeune orchestre en résidence à Flagey qui a déjà fait forte impression la saison dernière dans l’Orlando de Haendel (Jacobs/Audi, La Monnaie), George Petrou allège les textures, dose les accents et la dynamique avec un luxe d’intentions et de nuances inouï pour épouser au plus près les fluctuations du sentiment, mais il assume aussi quelques partis pris discutables. La langueur se glisse et s’insinue presque partout, elle adoucit les lamenti, qui n’en sont pas moins déchirants (remarquable Cappella Amsterdam), et contamine jusqu’à l’air du Génie du Froid (Konstantin Wolff), dont un legato et un rubato envahissants escamotent les tremblements. Le choix n’est pas qu’interprétatif : la sélection opérée dans la partition, si elle retient l’une ou l’autre envolée belliqueuse ou triomphale, privilégie l’expression de la nostalgie. Tendre et pastorale (Reinoud Van Mechelen, irrésistible) ou infiniment doloriste, celle-ci nous touche droit au cœur. Et s’il fallait inverser les termes de la fameuse song de Purcell pour saisir le secret de son inspiration ? If love [music] be the food of music [love] …
Le visuel n’évite pas certains poncifs de la scénographie comme de l’art contemporains (les néons crus, les fripes entassées en un monticule) alors que son mirador fait de planches de bois maladroitement assemblées et hérissé de bannières au sommet duquel un garçon agite un drapeau ou fait des bulles semble tout droit sorti de Moonrise Kingdom, la comédie enchantée de Wes Anderson où des boys scouts montent The Noye’s Fludde de Britten. Cette magie enfantine jure évidemment avec la gravité du propos, un contraste dont le sens nous échappe et doit vraisemblablement intriguer, sinon irriter aussi une partie de l’auditoire qui ne déborde pas d’enthousiasme à l’issue de la représentation. Censés rappeler les années optimistes qui ont précédé la Première Guerre mondiale, les instruments modernes conçus par la Veenfabriek (ensemble de musique théâtrale fondé en 2005 par Paul Koek) contribuent surtout à installer les microclimats dont Arthur regorge et donc à instiller aussi l’angoisse : les intonarumoris inventés par le futuriste Russolo, les sirènes ou encore l’aluphone développé par Paul Koek.
La diversité des moyens, des idiomes et des styles convoqués pour ce projet à nul autre pareil laissait craindre un résultat hybride et bancal, mais c’était sans compter sur la cohésion du plateau et l’inaltérable pouvoir expressif de la musique de Purcell, qui en a vu d’autres.
* Ville de Flandre orientale, cadre de la « mêlée d’Ypres », série de batailles particulièrement meurtrières entre 1914 et 1918, commémorée par 140 cimetières autour de la ville. C’est d’Ypres que les gaz de combat vésicants des Allemands tirent leur nom (ypérite).
 
 
 

 

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