Quand l'ascenseur social fonctionne

My Fair Lady - Paris (Châtelet)

Par Sylvain Angonin | sam 07 Décembre 2013 | Imprimer
 
Chef d'œuvre de la comédie musicale répondant aux règles essentielles du genre, My Fair Lady — présentée pour la première fois à Paris au Théâtre du Châtelet en 2010 — se distingue par son intrigue originale. La jeune héroïne Eliza Doolittle incarne à la fois les thèmes de la confrontation des classes sociales ainsi que la rivalité entre homme et femme. Avec une pointe d’audace, elle mène ces deux combats de front faisant basculer son destin de la rue aux salons des plus luxueux.
 
Sous la direction précise et rythmique de Jayce Ogren, l'Orchestre Pasdeloup dote chaque passage musical d'une couleur particulière restituant des atmosphères différentes au fil du spectacle. Ainsi s'enchaînent les nombreux airs entêtants comme « With a little bit of luck », « I could have danced all night », « You did it », ou encore « Show me ». Les transitions soignées entre la musique et les passages théâtraux permettent d'apprécier les dialogues — exceptionnellement abondants pour une comédie musicale — poétiques et fuselés du librettiste Alan Lerner. Ce texte nécessite une distribution de haute volée, capable d'exprimer avec subtilité les émotions multiples qui en feront jaillir la substantifique moelle.
Le plateau réuni pour l'occasion répond aux exigences les plus pointues. Katherine Manley dans le rôle complexe d'Eliza Doolittle est proche de l'idéal. Elle déploie une large palette expressive soulignant ainsi étape par étape l'évolution du personnage : de la petite vendeuse de fleurs cockney à l'éblouissante Lady de la haute société. Ces prouesses d'actrice s'accompagnent d'une performance vocale d'où s'échappent des aigus moelleux saisissants. Alex Jennings (Henry Higgins) excelle en bourreau de la phonétique usant d'une interprétation chargée de prétention et d'afféterie. L'intelligence de son chant souligne les sentiments amoureux qui s’éveillent en lui, le rendant définitivement sympathique. Nicholas Le Prevost souligne avec justesse les qualités humaines et comiques du colonel Pickering, indispensables pour alléger les moments de tension (une comédie musicale doit rester divertissante). Dotée d'une voix ronde et charnue, Donald Maxwell campe un Alfred P. Doolittle plein d'entrain. Ton maitrisé, jeu méticuleux, Caroline Blakiston (Mrs. Higgins) et Lee Delong (Mrs. Pearce) sont remarquables dans leurs rôles respectifs. Enfin, Ed Lyon se révèle convaincant en amoureux transi. Annoncé souffrant, rien ne transparaît durant son interprétation solide de « On the street where you live » où le timbre solaire du chanteur achève son opération de séduction.
« Mon rôle est de mettre en place une vision cohérente et convaincante en abordant les difficultés scéniques, les nombreux changements de décors, le passage fréquent d'un univers à l'autre, du langage parlé au texte chanté, du monde ouvrier à la haute société et ce, parfois de façon très rapide ». Voici l'objectif largement atteint du metteur en scène Robert Carsen qui garantit un spectacle aussi fluide que la musique ou le livret. Tim Hatley y contribue par des décors astucieux, frais et lumineux. Il présente sur scène avec ingéniosité des colonnes à l’aspect majestueux qui suggèrent rapidement et efficacement les divers lieux, extérieurs puis intérieurs de l’intrigue. L’excellent travail des lumières d’Adam Silverman rend sublime l’originalité des décors. Autre point fort de cette production, les somptueux costumes d'Anthony Powell, qui, des plus sophistiqués (milieux aristocratiques) aux plus sobres (milieux pauvres) sont le résultat d'un travail méticuleux sur le choix des couleurs comme sur la coupe ou encore la matière.
Réunissant le meilleur de son équipe, Robert Carsen s'impose en véritable magicien de la scène sachant harmoniser l'ensemble du spectacle sans déséquilibre aucun. De ce bouquet d'élégance et de raffinement jaillissent des scènes mythiques comme les courses d'Ascot, l'apparition d'Eliza en robe du soir ou encore la scène du bal de l'Ambassade au cours de laquelle douze couples de danseurs exécutent une valse — avec changement de ligne — digne des plus grandes formations de danses standards....
 

 

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