Que d’eau, que d’eau !

Aïda - Bregenz

Par Jean-Marcel Humbert | jeu 30 Juillet 2009 | Imprimer
Rappelons qu’à Bregenz, il n’y a pas d’alternance, et que le spectacle de l’année (Tosca a été donné deux années de suite en 2007-2008) est joué pendant un mois à raison de plusieurs représentations par semaine et avec plusieurs distributions différentes. La distribution de ce soir est celle de la première (22 juillet) et doit donc être considérée comme la meilleure. Mais comme est étrange, à tous points de vue, cette nouvelle production d’Aïda proposée par le festival de Bregenz…
 
Étrange par la durée : pour une raison inconnue, il semble qu’il faille que les représentations ne dépassent pas 23 h 20 (23 h 05 en août), correspondant à une durée de spectacle de deux heures et cinq minutes, ce qui, pour Aïda, n’est pas possible, même si le chef accélère à mort : il y a donc quelque chose qui cloche. C’est pourtant simple, on y arrive en faisant des coupures (notamment dans la scène du triomphe et dans le procès de Radamès), en sautant notamment toutes les reprises et certains ballets ; et en plus, en commençant à l’heure dans le brouhaha, en supprimant tout entracte et en enchaînant en direct les quatre actes ! Ces deux derniers points étant d’ailleurs plutôt positifs, l’œuvre gagnant énormément à cette continuité qui évite les interminables changements de décor du type Vérone. Pour le reste, c’est du tripatouillage.
 
Étrange par le lieu qui surprend par son immensité, plus de 7 000 places, des gradins en béton face au lac qui font penser au théâtre d’Orange. Mais, contrairement à Torre del Lago où le lac est invisible sauf au loin sur les côtés, il est ici très présent, on est vraiment sur le lac avec au fond Lindau illuminé, et il fait partie intégrante du spectacle : la scène est au milieu de l’eau, et l’espace entre la scène et les spectateurs est constitué entre autres d’un plateau submersible où chanteurs et danseurs pataugent à qui mieux-mieux. Le spectateur doit également apprivoiser la démesure de la scène et des deux grues qui la surplombent pour les modifications de la scénographie, dont on doit regretter le bruit des moteurs trop présents venant se superposer à la musique.
 
Étrange par la sonorisation. Nous ne reviendrons pas sur la grave question de la sonorisation des voix d’opéra : en dehors de ce principe détestable, nous avions déploré l’an dernier la qualité de celle des thermes de Caracalla à Rome. Ici, la question se pose différemment ; d’abord, comme au Stade de France, l’immensité du lieu et l’absence de tout mur de fond de scène rendent indispensable une sonorisation ; ensuite, celle-ci, sans être parfaite, est plutôt réussie : les spectateurs sont entourés de haut-parleurs, la spatialisation du son est excellente, et il paraît venir véritablement de chaque chanteur considéré, où qu’il se trouve, et suit scrupuleusement ses déplacements. En revanche, l’orchestre (invisible en dehors du chef que l’on voit de face sur deux grands écrans de chaque côté de la scène) est souvent trop fort, et certains forte de chanteurs (Radames, Amnéris), également limites. 
 
Étrange aussi par les partis pris de mise en scène. Graham Vick est, selon les uns, un iconoclaste, selon les autres un génie. Mais peut-on même parler d’audace lorsque l’on ne comprend aucune des intentions, et que tout reste au niveau de l’anecdote, de l’accessoire et du spectaculaire à tout prix ? Car il est quand même difficile d’adhérer totalement à ce que l’on voit du 25e rang (ou plus loin derrière) : la vidéo qui ne manquera pas d’être réalisée donnera certainement une impression très différente du spectacle. Après la scène de départ où une grue sort de l’eau, comme à Berlin, le cadavre d’Aïda mais cette fois enlacé à celui de Radamès, plusieurs grandes idées se superposent et se mêlent : l’esclavage, avec une immense statue de la Liberté, dont il ne reste que deux pieds, la main avec le flambeau et la tête qui se reconstitue, le tout en bleu égyptien avec des étoiles dorées (l’idée n’est pas inintéressante, puisque les premières esquisses de la statue, toujours visibles au musée Bartholdi de Colmar, étaient celles d’une déesse égyptienne sur un socle égyptisant). La religion, avec les grands prêtres en costume d’évêque catholique, dont la crosse est à l’égyptienne et qui, à l’instar du Christ, marchent sur l’eau, et une grande prêtresse qui passe dans le ciel à 30 mètres de haut en statue saint-sulpicienne de la Vierge avec une couronne d’étoiles scintillantes. La police qui s’interpose, avec la tenue la plus récente et l’équipement le plus sophistiqué dont des boucliers transparents. Le sexe aussi avec, chez Amnéris, les filles qui se distraient en déshabillant et palpant tout partout (vraiment tout partout) des esclaves cagoulés en slip. Enfin, la guerre terrestre est transformée, bien sûr, en guerre navale, et les prisonniers sont des marins en cirés oranges.
 
Étranges et surprenants sont de ce fait et dans ce contexte les caractérisations de personnages : Aïda est une fois de plus, après Berlin, une technicienne de surface en pantalon et blouse du type des Vamps, avec cuvette en plastique jaune et serpillère ; Amnéris, au début en robe du soir noire pailletée, oscille ensuite entre une danseuse du ventre et Claudette Colbert en Cléopâtre ; le Roi est habillé en patron d’industrie des années trente avec en sus la coiffure pharaonique et les insignes de la royauté ; Radamès, de son côté, porte un uniforme genre guerre de 1870 et Amonasro est une espèce de vieux loup de mer à la capitaine Haddock. Un peu comme dans la Traviata de Macerata, on est en pleine déstructuration par mélange des genres et des époques : peut-être est-ce là la tendance novatrice qui est en train de se mettre en place ? Les chœurs, quant à eux, sont habillés comme vous et moi, et à d’autres moments en Toutankhamon et Néfertiti…
 
Étrange, encore que plausible, la relation avec l’eau, depuis les danseurs qui y font des effets amusants pour ce qui reste à danser, jusqu’au ballet des embarcations les plus diverses. Une barge porte l’inévitable éléphant (Vérone, ENO etc.) ; une vedette militaire ultra rapide transporte l’énorme l’obus enfermé dans l’arche d’alliance à l’égyptienne d’Indiana Jones, qui permettra de gagner la guerre ; une vraie barque à rames (qui ne grince pas) transporte Amnéris allant rendre ses devoirs à Isis ; une barque égyptienne antique, enfin, emporte Aïda et Radamès qui s’envolent vers le ciel (comme un peu partout depuis quelques années) au lieu des profondeurs de la terre : c’est un nouveau Flying Dutchman… Bref, il y en a pour tous les goûts. Mais je n’ai pas réussi à comprendre quel était le principe directeur de tout cela.
 
Étranges enfin ces chanteurs sonorisés qui doivent se battre contre les éléments, et qui sont sur l’eau ou dans l’eau (Amonasro pendant la moitié de l’acte du Nil) la plus grande partie de la représentation ? Ils s’en sortent tous remarquablement côté jeu et interprétation scénique ; mais côté vocal, c’est moins brillant, du meilleur (l’Aïda de Tatiana Serjan et l’Amonasro de Iain Paterson) au pire (l’Amnéris de Iano Tamar, vulgaire, savonnant tout ce qu’elle peut, avec ralentis et respirations hors de propos et pas même applaudie après ses imprécations finales, et le Roi de Kevin Short) en passant par le correct (Radamès et Ramphis). Le chef Carlo Rizzi entraîne tout son monde sur un rythme particulièrement soutenu (toujours l’horaire à respecter), sans avoir pu empêcher une panne de l’orchestre lors d’un flottement vocal sur le plateau pendant l’acte du Nil…
 
Mais étrange aussi est le public, qui ne vibre en rien, écoute et regarde, bien sage, et une fois la prestation terminée, se lève et s’en va : contrat rempli de part et d’autre. Reste que c’est du super grand spectacle, comme au cirque, certainement unique au monde de ce point de vue, en tous cas bien plus spectaculaire qu’à Vérone : on ne sait où regarder tant il se passe de choses différentes en même temps. Pourtant, grand spectacle ne veut pas dire forcément populaire à tout crin : l’intellectualisation de la production en a certainement déconcerté plus d’un, ce qui peut expliquer l’accueil tiède que l’on a pu observer (à moins que ce ne soit dans les habitudes locales…), avec même quelques départs de spectateurs pendant la scène du triomphe qui, visiblement, avec entre autres ses jets de gaz enflammés (cf. Aïda on fire en tournée) ne correspondait pas à leur attente. Car in-fine  que reste-t-il vraiment de l’œuvre ?
 
 

 

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