Saint-Emilion en cours de maturation

Les Grandes Voix - Paris (TCE)

Par Jean-Marcel Humbert | ven 18 Janvier 2013 | Imprimer
 
Indisposé si l’on en croit les toussotements qui écaillent son chant, et contrairement à son habitude qui est de ne pas se produire lorsqu’il n’est pas en possession de tous ses moyens (voir son récent interview par Christophe Rizoud), Joseph Calleja entame tendu son premier grand récital parisien au Théâtre des Champs-Elysées. Ce n’est qu’à la fin, lorsqu’il plaisante avec le public, le remerciant d’être venu si nombreux malgré la neige, et lui proposant de boire plus tard avec lui un verre de Saint-Émilion, que l’on découvre mieux l’homme, chaleureux et sympathique, charmeur comme son idole Mario Lanza dont il a le sourire ravageur et les attitudes stéréotypées. Sans entrer dans les querelles que le jeu des comparaisons entraîne, nous dirons que par rapport aux grands ancêtres qu’il admire, il a une voix originale avec un vibratello qui semble aujourd’hui aller s’amenuisant, ensoleillée « à la Pavarotti », et de grande puissance sans toutefois atteindre à celle - insolente - d’un Corelli. De fait, la salle, chauffée à blanc par un orchestre vulgaire et déséquilibré (ah, les cuivres !) dirigé dans la pire tradition par Frédéric Chaslin, et peuplée de fans inopportuns venus encenser leur idole, ovationne le ténor à chacune de ses apparitions entrecoupées d’intermèdes orchestraux.
Le programme prévoit d’enchaîner – avec bien sûr des interruptions pour le chanteur – huit airs de genres très différents, tant du point de vue du style, de la musicalité que des caractéristiques des personnages : Don José (Carmen), Werther, Rodrigue (Le Cid), Enzo (Gioconda), Mario (Tosca), Le duc de Mantoue (Rigoletto).
Quel ténor peut  aujourd’hui assumer parfaitement un tel éventail de rôles ? De fait, l’interprétation de Calleja reste invariablement violente et passionnée, si bien que l’on a l’impression de toujours entendre la même chose. La voix est là, soutenue par un certain style, un peu années 50 et très Lanza, qui donne à l’ensemble un charme rétro… Mais ce style ne s’adapte pas à tout. Cela va du meilleur au moins bon : le meilleur, pour cette voix naturelle, c’est « Cielo e mar ! » de Gioconda et l’Addio alla madre de Cavalleria Rusticana. On y trouve la vaillance italienne et le phrasé impeccable : c’est dans le vérisme qu’il est vraiment chez lui, y compris la petite pointe de vulgarité inhérente. C’est là pour le moment son véritable fonds de commerce, là où il excelle.
« La Donna è mobile » de Rigoletto est d’une interprétation brillante mais sans la légèreté insouciante du personnage. Deux airs de Tosca sont encore d’un bon niveau, sans pourtant convaincre totalement : certainement des attaques trop forte, une expressivité trop vive, un manque d’intériorité et des lenteurs à la Tino Rossi qui font que le personnage n’est, là aussi, qu’à peine entrevu. Calleja termine sur le répertoire français, où il se montre certainement moins à l’aise. La prononciation est ce qu’elle est ; mais c’est surtout le style qui fait défaut, une certaine difficulté à trouver le ton juste. Malgré de savants diminuendo, l’air de Carmen, « Pourquoi me réveiller » et « Ah tout est bien fini » ne paraissent pas parfaitement adaptés à la personnalité du ténor maltais.
Restent les bis, plus tournés vers Mario Lanza : un « Nessun Dorma » de bonne facture, « ‘A Vucchella » de Tosti et enfin, cerise sur le gâteau, le « Be my love » que, visiblement, le public attend. Tout cela serait resté assez convenu s’il n’y avait eu une dernière reprise de « E lucevan le stelle » qui, soudainement, montre enfin l’intériorité dont est vraiment capable ce chanteur, véritable moment de grâce dans une soirée un peu lourde.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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